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« Comment pouvais-je le savoir si la vie ne me le disait pas? Comment pouvais-je savoir que le bonheur le plus grand était caché dans les années apparemment les plus sombres de mon existence? S’abandonner à la vie sans peur, toujours…Et maintenant encore, entre sifflements de trains et porte claquées, la vie m’appelle et je dois y aller. »

Goliarda Sapienza, L’art de la joie

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« Cette façon qu’ont tous les hommes d’être toujours en chemin doit être le rêve taraudant des prisonniers et le désespoir de tous les amants fidèles. J’ai entendu dire que, dans les prisons, parmi les livres autorisés, les plus demandés étaient les cartes. Laisser errer son doigt sur une carte est le plus passionnant des romans d’aventure: toutes les aventures sont là, sans rien de fixe, tout est encore possible. Nous ne sommes pas des prisonniers et nous sommes toujours sur le chemin de notre destin. Mais quand nous nous arrêtons un instant, quand nous devons nous reposer et attendre, alors nous lisons des livres, comme ces prisonniers qui déchiffrent leur carte maculée, et nous reprenons notre marche avec d’autres qui sont aussi en marche, que ce soit Sindbad jeté par les vagues de plage en plage, ou Lovelace à cheval avec, dans sa poche, la clef qui ouvre la porte dérobée menant au parc Harlow ou Œdipe sur le chemin de Colone. Nous sommes aussi bien en chemin avec François d’Assise qu’avec Casanova. Et, au fond, rien ne nous apparaît plus étrange qu’un homme qui ne bouge pas. »

Hugo Von Hofmannsthal, Chemins et rencontres

Sur la route romantique avec Hugo Von Hofmannsthal…

 

 

 

« Debout sur le pont, appuyé sur la pierre lisse et séculaire, je vis deux embarcations s’approcher l’une de l’autre et je pensai soudain à des lèvres retrouvant facilement, comme dans un rêve, le chemin trop longtemps dépris des lèvres de l’être aimé. Je sentais toute la douloureuse douceur de cette pensée mais restais à fleur de conscience, sans pouvoir plonger plus avant dans mon esprit pour savoir à qui j’avais songé au plus profond de moi; c’est alors qu’une pensée me frappa comme un regard qui vous fixe derrière un masque et j’eus l’impression que c’était le regard de Katharina dont je n’avais encore jamais baisé la bouche. Maintenant tout était embrasé; derrière les îles, les nuages semblaient se dissoudre en une vapeur d’or dans un rougeoiement éthéré couronnant cette boule d’or: je me rendis compte que ce n’était pas seulement le soleil de cette heure mais celui d’années disparues, de siècles entiers. J’eus l’impression que jamais je ne pourrais perdre cette lumière, je me détournai et partis. Des jeunes filles me frôlaient, l’une d’elles en bouscula une autre et arracha son châle noir; je vis sa nuque entre le noir des cheveux et celui de l’étoffe qu’elle se hâta de rajuster: mais la clarté de cette nuque fragile fut un jaillissement de lumière, partout découvert et partout recouvert. Les adolescentes en châles avaient déjà disparu, comme des chauves-souris dans la fente d’un mur; un vieil homme passa, et au plus profond de ses yeux, des yeux de vieil oiseau triste, brillait une étincelle de lumière. »

Hugo Von Hofmannsthal, Chemins et rencontres

Michel Foucault, Le corps utopique

« Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre? Mais tous les matins, même présence, même blessure; sous mes yeux de dessinent l’inévitable image qu’impose le miroir […] ».

Ivresses musicales

« (…) Je me demandais si la musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être- s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées- la communication des âmes. »

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, La Prisonnière

 

Pour moi, mélomane, le rapport à la musique est frontal, elle agit infiniment sur les émotions.

Gare à la puissante houle

Au corps qui m’échappe

À la conscience évanouie

Et ça pulse

Et ça danse!

Je suis ivre

Ivre

Ivre

Le bateau vogue vers l’horizon

La liberté a un goût de sel sur la peau

Peau qui vibre près d’un juke-box

La parole est charnelle

Quand je danse…

 

Entends

 

C’est horrifiant et magnifique

Le corps gronde, jouit, implore

Sourdement

Laisse le vent fouetter ta peau

Goutte au sel, vogue

Vogue

Danse!

 

Instinctivement

 

« Les bêtes, les plantes, la pierre!

« C’est fort, un arbre; ça a mis des cent ans à repousser le poids du ciel avec une branche toute tortue.

« C’est fort, une bête. Surtout les petites.

« Ça dort tout seul dans un creux d’herbe, tout seul dans le monde.

« Tout seul dans le creux d’herbe, et le monde est tout rond autour.

« C’est fort de cœur; ça ne crie pas quand tu les tues, ça te fixe dans les yeux, ça te traverse par les yeux avec l’aiguille des yeux.

« T’as pas assez regardé les bêtes qui mourraient.

« C’est fort une pierre, une de ces grandes pierres qui partagent le vent; droites depuis qui sait? Mille ans?

« Une de ces pierres qui sont dans le monde depuis toujours devant toi, Jaume, la pomme et l’olivette, et moi, les bois et les bêtes, et les pères de tout ça, de toi, de moi, et de la pomme, devant que le père de tout ça, Jaume, soit seulement dans les brailles de son père.

« Une de ces pierres qui ont vu le premier jour, et qui sont depuis qui sait combien, toujours les mêmes, sans changer. C’est ça qu’il faut savoir, pour connaitre le remède. »

 

Colline, Jean Giono

« A peine exprimons-nous quelque chose qu’étrangement nous le dévaluons. Nous pensons avoir plongé au plus profond des abîmes, et quand nous revenons à la surface, la goutte d’eau ramenée à la pointe pâle de nos doigts ne ressemble plus à la mer dont elle provient. Nous nous figurons avoir découvert une mine de trésors inestimables, et la lumière du jour ne nous montre plus que des pierres fausses et des tessons de verre; et le trésor, inaltéré, n’en continue pas moins à briller dans l’obscur. »

Maurice Maeterlinck

« Lorsque je me tiens devant toi et que je voudrais te regarder, te parler… » – « Il la saisit et l’attire, l’attirant hors de sa présence. » – « Lorsque je m’approche, immobile, mon pas lié à ton pas, calme, précipité… » – « Elle se renverse contre lui, se retenant se laissant aller. » – « Lorsque tu vas en avant, me frayant un chemin vers toi… » – « Elle glisse, se soulevant en celle qu’il touche. » – « Lorsque nous allons et venons par la chambre et que nous regardons un instant… » – « Elle se retient en elle, retirée hors d’elle, attendant que ce qui est arrivé arrive. » – « Lorsque nous nous éloignons l’un de l’autre, et aussi de nous-mêmes, et ainsi nous rapprochons, mais loin de nous… » – «  »C’est le va-et-vient de l’attente: son arrêt. » – « Lorsque nous nous souvenons et que nous oublions, réunis: séparés… » – « C’est l’immobilité de l’attente, plus mouvante que tout mouvant. » – « Mais lorsque tu dis « viens » et que je viens dans ce lieu de l’attrait… » – « Elle tombe, donnée au dehors, les yeux tranquillement ouverts. » – « Lorsque tu te retournes et me fais signe… » – « Elle se détourne et de tout visible et de tout invisible. » – « Se renversant et se montrant. » – « Face à face en ce calme détour. » – « Non pas ici où elle est et ici où il est, mais entre eux. » – « Entre eux, comme ce lieu avec son grand air fixe, la retenue des choses en leur état latent. »

 

L’attente l’oubli, Maurice Blanchot

 

Les sphinx, Grisélidis Réal

Genève, vendredi 5 juillet 2002.

Cher Jean-Luc Hennig,

Les gens sont des mauviettes, ils ont du jus de navet dans les veines! Personne, à part quelques Artistes boucanés et tannés, n’ose regarder la vie et la mort en face! Non, il faut se voiler, s’entourer de gaze, de charpie, de bande Velpeau pour les protéger, anesthésier leurs charpentes fragiles et leurs intellects anémiques!

Dites à quelqu’un en le regardant dans les yeux, ou même au téléphone, « j’ai le cancer », et ce sont aussitôt des exclamations à demi feutrées , des glissements de voix, des cris étouffés: « Quelle horreur! » « Vous me faites de la peine! » « Oh quel malheur! « Gardez bien le moral, surtout! » « Courage » « Tenez bon! » « Soignez-vous! » « Espérez! » Enfin quoi, il faut mettre trois paires de gants pour leur annoncer la nouvelle, qu’ils ne s’écroulent pas devant vous. On pleure sur mes poèmes, parait-il. C’en est trop. Un peu de punch, bordel, ayez plus de classe! Moi je m’en contrefous, je danse déjà sur mon futur cercueil, et surtout qu’on ne vienne pas larmoyer et surtout, mais alors surtout pas faire de prières sur mes restes!!

Tout est bon à prendre dans cette chienne d’existence, y compris le pire, et non le meilleur, illusion fugace.

Tenez, en ce moment même où je vous écris (il est passé neuf heures du matin), je m’apprête à prendre mon petit déjeuner, tout en vous écrivant, et rédigeant en même temps un horrible poème. Celui-là, il faudra s’accrocher pour le lire. Il s’intitule « Festin ». Je vous laisse deviner lequel. (Celui de nos carcasses pardi!!)

Bon, je vais me verser une tasse de thé au jasmin, et me beurrer une tartine, recouverte ensuite d’un fromage typiquement suisse, de l’ « Emmentaler doux » (c’est moins cher, et aussi moins bon évidemment que le gruyère fort).

J’économise, pour me venger, en me payant toutes sortes de choses de luxe et délectables: de magnifiques pots de fleurs sur mes fenêtres (j’adore les fleurs) et des livres, encore des livres, je suis folle de lecture comme toujours. À la clinique, j’ai lu d’une traite (je vous laisse une minute, j’ai faim), donc j’ai lu sans en sauter une ligne le livre bouleversant d’Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, lu également, de Jorge Semprun, Le Mort qu’il faut (cela se passe à Buchenwald où il a « séjourné »), lu aussi à l’hôpital de Genève, Seznec: le bagne, par son petit-fils qui se bat toujours pour la réhabilitation de son grand-père, innocent, qui a « fait » vingt ans à Cayenne, cet Enfer. Vous savez, après avoir lu ce genre de récits, nos petites misères, à côté, c’est du sirop de framboise.

Les sphinx, Grisélidis Réal

« Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. »

« Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. Avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue aux yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre. »

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être

« Je crois très important pour un artiste qu’il s’exerce à aligner sa pensée sur ce qu’il a fait, au lieu de s’entêter à aligner son ouvrage sur ce qu’il a en pensée. Agir sur l’interprétation que la pensée fait de l’ouvrage au lieu d’agir sur l’ouvrage, modifier l’interprétation en sorte que l’ouvrage vienne à la satisfaire. Plutôt que modifier l’oeuvre, modifier le regard. C’est en s’entraînant à modifier le regard qu’on obtiendra de nouvelles vues des choses. »

Jean Dubuffet, Bâtons Rompus

 

« Un visage humain est un hiéroglyphe… »

« Un visage humain est un hiéroglyphe, un signe particulier et sacré. Il y a là une présence de l’âme et il en est de même chez les animaux – regarde un buffle bien en face quand il mâche ou quand il est furieux et roule des yeux ourlés de sang, regarde un aigle et un bon chien. Dans un visage humain, il y a un vouloir et un devoir, et c’est davantage qu’un simple vouloir et un simple devoir. […] Et maintenant, depuis quatre mois, je vois les visages des vrais individus: non pas qu’ils soient dépourvus d’âme, il arrive assez souvent qu’une lueur d’âme surgisse, mais elle se dissipe aussitôt et c’est un va-et-vient à n’en plus finir, comme dans un pigeonnier, entre force et faiblesse, entre facilité et labeur, entre vulgarité et grandeur, une vraie frénésie de possibilités; et ce qui manque, c’est une pensée logée derrière tout ça, grande et impossible à formuler, une pensée toujours présente, toujours là dans les bons visages, et qui, comme un panneau indique dans le grand désordre de la vie le chemin qui conduit à la mort et même au-delà de la mort, et sans laquelle un visage n’est pas pour moi un hiéroglyphe, ou alors seulement mutilé, brouillé, profané. »

 

Hugo Von Hofmannsthal, Lettres du retour

« Le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. De cette équation on peut déduire divers corollaires, par exemple, celui-ci : notre époque s’adonne au démon de la vitesse et c’est pour cette raison qu’elle s’oublie facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse ; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle ; qu’elle se sent lasse d’elle-même ; écœurée d’elle-même ; qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire. »

 

Milan Kundera, La lenteur

« Les Tonalités affectives »

« Battement vif du cœur, circulation plus libre du sang dans ses vaisseaux les plus fins et respiration plus libre, de même ces mouvements, accomplis dans l’inconscient, disposent le conscient à la joie, mais sont, à leur tour, stimulés quand le conscient conçoit des idées joyeuses ; on doit carrément appeler ces impulsions la joie inconsciente de l’organisme lui-même, comme on dit métaphoriquement d’une plante : elle verdit et fleurit joyeusement. »

Carus, Psyché, 1847

La toile vide

« La toile vide. Apparemment: vraiment vide, silencieuse, indifférente. Presque stupéfaite. Effectivement: pleine de tensions, avec mille voix basses, lourde d’attente. Un peu épouvantée parce qu’elle peut être violentée. Mais docile. Elle fait volontiers ce qui lui est demandé et implore seulement la pitié. Elle peut tout porter, mais non tout supporter. Merveilleuse est la toile vide, plus belle que bien des tableaux. »

 

Vassily Kandisky

« Mais quand elle aimait, des flots de luxure

Débordaient, ainsi que d’une blessure

Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,

De ce corps cruel que son crime absout;

Le torrent rompait les digues de l’âme,

Noyait la pensée, et bouleversait

Tout sur son passage, et rebondissait

Souple et dévorant comme de la flamme,

Et puis se glaçait. »

 

Paul Verlaine, extrait de Marco, Poèmes Saturniens

Les onze mille verges de Guillaume Appolinaire

« Pendant ce temps, dans la rue la foule s’amassait autour du fiacre 3 269 dont le cocher n’avait pas de fouet.
Un sergent de la ville lui demanda ce qu’il en avait fait:
– Je l’ai vendu à une dame de la rue Duphot.
– Allez le racheter ou je vous fous une contravention.
– On y va, dit l’automédéon, un Normand d’une force peu commune, et, après avoir pris des renseignements chez la concierge, il sonna au premier étage.
Alexine alla lui ouvrir à poil; le cocher en eu un eblouissement et, comme elle se sauvait dans la chambre à coucher, il courrut derrière, l’empoigna et lui mit en levrette un vit de taille respectable. Bientôt il déchargeat en criant « Tonerre de Brest, bordel de Dieu, putain de salope! »
Alexine lui donnait des coups de cul et déchargeat en même temps que lui, pendant que Mony et Culculine se tordaient de rire. Le cocher, croyant qu’ils se moquaient, se mit dans une colère terrible.
– Ah! putains, maquereau, charogne, pourriture, cholera, vous vous fouttez de moi! Mon fouet, où est mon fouet? Lire la suite Les onze mille verges de Guillaume Appolinaire

« Si l’on demande pourquoi la santé ne suffirait pas, pourquoi la fêlure est souhaitable, c’est peut-être parce qu’on n’a jamais pensé que par elle et sur les bords, et que tout ce qui fut bon et grand dans l’humanité entre et sort par elle, chez des gens prompts à se détruire eux-mêmes, et que plutôt la mort que la santé qu’on nous propose. »

Gilles Deleuze, Logique du sens

« C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse beauté. Elle avait le haut du corps nu, comme les anciens représentaient d’ordinaire les grandes divinités. Rien de plus suave, de plus voluptueux que ses contours; rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Quant à la figure, jamais je ne parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le type ne se rapprochait de celui d’aucune statue antique dont il me souvienne. […] En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de toute sensibilité.
– Si le modèle a jamais existé, dis-je à M.de Peyrehorade, que je plains ses amants! Elle a du se complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose de féroce, et pourtant je n’ai jamais vu rien de si beau. »

Prosper Mérimée, La Vénus d’Ille

« Je ne voudrais pas que chaque homme ni que chaque partie de l’homme soient cultivés, pas plus que je ne voudrais que le soit chaque arpent de terre; une partie sera labour, mais la plus grande part restera prairie et forêt, ne servant pas à un usage immédiat, mais préparant un humus pour un futur lointain, grâce à la décomposition annuelle de la végétation qu’elle porte. »

Henry David Thoreau, De la marche

« Il y a quelque chose de très doux dans toute rencontre solitaire, même s’il ne s’agit que de la rencontre avec un grand arbre isolé ou un animal de la forêt, qui sans bruit s’arrête et nous fixe dans l’obscurité. Je crois que la vraie pantomime érotique, dans ce qu’elle a de décisif, ce n’est pas l’étreinte mais la rencontre. À aucun autre moment le sensuel n’est aussi chargé d’âme et la part d’âme aussi sensuelle que dans la rencontre. Tout est alors possible, tout est en mouvement, tout est dissous. Il y a là une attirance réciproque, vierge encore de convoitise, mélange naïf de confiance et de crainte. Il y a là quelque chose de la biche, de l’oiseau, sombre animalité, pureté angélique, présence du divin. »

Hugo Von Hofmannsthal, Chemins et rencontres

« Pourquoi la nature muette qui te fais signe et qui n’est que vie vécue, vie voulant à nouveau être vécue, ne devrait-elle pas, lassée des froids regards avec lesquels tu la contemples, t’attirer en elle à quelques rares moments et te montrer qu’elle aussi, dans ses profondeurs, a des grottes sacrées où tu peux ne faire qu’un avec toi qui, dehors, te sens si étrangers à toi-même? »

Hugo von Hofmannsthal, Lettres du retour

« Au milieu des ténèbres, je souris à la vie, comme si je connaissais la formule magique qui change le mal et la tristesse en clarté et en bonheur. Alors, je cherche une raison à cette joie, je n’en trouve pas et ne puis m’empêcher de sourire de moi-même. Je crois que la vie elle-même est l’unique secret. Car l’obscurité profonde est belle et douce comme du velours, quand on sait l’observer. Et la vie chante aussi dans le sable qui crisse sous les pas lents et lourds de la sentinelle, quand on sait l’entendre. »

Rosa Luxembourg