Archives pour la catégorie citation

Psaume – Paul Celan

Personne ne nous pétrira de nouveau de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire que nous voulons
fleurir.
À ton
encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons, fleurissant:
la Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Avec
le style, lumineux d’âme,
le filet d’étamine, ravage de ciel,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l’épine.

Psaume, La rose de personne – Paul Celan

L’Homme unidimensionnel – Herbert Marcuse (extrait)

De la manière dont elle a organisé sa base technologique, la société industrielle contemporaine tend au totalitarisme. Le totalitarisme n’est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c’est aussi une uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d’un faux intérêt général. Une opposition efficace au système ne peut pas se produire dans ces conditions. Le totalitarisme n’est pas seulement le fait d’une forme spécifique de gouvernement ou de parti, il découle plutôt d’un système spécifique de production et de distribution, parfaitement compatible avec un « pluralisme » de partis, de journaux, avec la « séparation des pouvoirs » {…}.

L’Homme unidimensionnel, Herbert Marcuse, 1968

Élégies pour le temps de vivre – Richard Rognet

Tu aimes les roses bienveillantes,

tu ne veux plus ouvrir tes livres,

les oiseaux te suffisent et tu sais

que tant que vivront les mésanges,

ton sang suivra le flux de la sève qui

grimpe lentement dans les troncs familiers,

 

tu sais que toute dentelle se déchire,

que les outils du jardin

se couvrent peu à peu de rouille,

tu sais que tu tournes autour

de tes espérances, que ce qui brille

en plein jour n’est que le reste

d’un amour que tu veux préserver, coûte

que coûte, tu sais tant de choses,

la roue tourne, infatigable,

 

et te voilà, seul devant toi, avec la pluie

roulant sur les fleurs qui t’enseignèrent

le silence afin que tu oublies la glissade

du temps et l’amertume d’avoir trop

aimé, trop attendu ce qui ne conduisait

à rien, les fleurs qu’il eût fallu

protéger dans les terrains abandonnés,

contre les murs des maisons vides, les fleurs,

 

les mémorables fleurs, et leur mélancolie,

leur unique douceur dans les soirs

où tu t’ensevelis comme une ombre

qu’une autre ombre absorbe en palpitant,

comme un feu d’altitude, un feu de nuages

devant le soleil, un feu d’yeux qui revoient,

au fil du souvenir, des brassées de roses

bienveillantes et des vols de jeunes

mésanges parmi les étincelles du printemps.

 

Élégies pour le temps de vivre – Richard Rognet

Les sphinx, Grisélidis Réal

Genève, vendredi 5 juillet 2002.

Cher Jean-Luc Hennig,

Les gens sont des mauviettes, ils ont du jus de navet dans les veines! Personne, à part quelques Artistes boucanés et tannés, n’ose regarder la vie et la mort en face! Non, il faut se voiler, s’entourer de gaze, de charpie, de bande Velpeau pour les protéger, anesthésier leurs charpentes fragiles et leurs intellects anémiques!

Dites à quelqu’un en le regardant dans les yeux, ou même au téléphone, « j’ai le cancer », et ce sont aussitôt des exclamations à demi feutrées , des glissements de voix, des cris étouffés: « Quelle horreur! » « Vous me faites de la peine! » « Oh quel malheur! « Gardez bien le moral, surtout! » « Courage » « Tenez bon! » « Soignez-vous! » « Espérez! » Enfin quoi, il faut mettre trois paires de gants pour leur annoncer la nouvelle, qu’ils ne s’écroulent pas devant vous. On pleure sur mes poèmes, parait-il. C’en est trop. Un peu de punch, bordel, ayez plus de classe! Moi je m’en contrefous, je danse déjà sur mon futur cercueil, et surtout qu’on ne vienne pas larmoyer et surtout, mais alors surtout pas faire de prières sur mes restes!!

Tout est bon à prendre dans cette chienne d’existence, y compris le pire, et non le meilleur, illusion fugace.

Tenez, en ce moment même où je vous écris (il est passé neuf heures du matin), je m’apprête à prendre mon petit déjeuner, tout en vous écrivant, et rédigeant en même temps un horrible poème. Celui-là, il faudra s’accrocher pour le lire. Il s’intitule « Festin ». Je vous laisse deviner lequel. (Celui de nos carcasses pardi!!)

Bon, je vais me verser une tasse de thé au jasmin, et me beurrer une tartine, recouverte ensuite d’un fromage typiquement suisse, de l’ « Emmentaler doux » (c’est moins cher, et aussi moins bon évidemment que le gruyère fort).

J’économise, pour me venger, en me payant toutes sortes de choses de luxe et délectables: de magnifiques pots de fleurs sur mes fenêtres (j’adore les fleurs) et des livres, encore des livres, je suis folle de lecture comme toujours. À la clinique, j’ai lu d’une traite (je vous laisse une minute, j’ai faim), donc j’ai lu sans en sauter une ligne le livre bouleversant d’Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, lu également, de Jorge Semprun, Le Mort qu’il faut (cela se passe à Buchenwald où il a « séjourné »), lu aussi à l’hôpital de Genève, Seznec: le bagne, par son petit-fils qui se bat toujours pour la réhabilitation de son grand-père, innocent, qui a « fait » vingt ans à Cayenne, cet Enfer. Vous savez, après avoir lu ce genre de récits, nos petites misères, à côté, c’est du sirop de framboise.

Les sphinx, Grisélidis Réal

L’homme du commun à l’ouvrage – Jean Dubuffet

On ne peut pas nier que sur le plan de ces clairvoyances-là, l’intellectuel brille assez peu. L’imbécile (celui que l’intellectuel appelle imbécile) y montre beaucoup plus de dispositions. On dirait même que cette clairvoyance les bancs de l’école l’élime en même temps que les culottes. Imbécile ça se peut mais des étincelles lui sortent de partout comme une peau de chat au lieu que chez monsieur l’agrégé de grammaire pas plus d’étincelles que d’un vieux torchon mouillé. Vive plutôt l’imbécile alors ! C’est lui notre homme !
Ce qu’ils devraient se faire faire, nos docteurs à barrettes, c’est un curetage de la cervelle. Alors ils deviendraient bons conducteurs des courants et des millions d’yeux leur pousseraient dans le sang comme à l’homme sauvage, plus utile pour voir que la paire de lunette qu’ils s’accrochent au nez. Il faudrait que les docteurs fassent le grand hara-kiri de l’intelligence, le grand saut dans l’imbécillité extralucide, c’est alors seulement que ça leur pousserait, les millions d’yeux.
(…)
L’intellectuel, il raffole des idées, c’est un grand mâcheur d’idée, il ne peut pas concevoir qu’il y ait d’autres gommes à mâcher que celle des idées. Or bien l’art c’est justement une gomme qui n’a rien à voir avec les idées. On le perd quelquefois de vue. Les idées, et l’algèbre des idées, c’est peut-être une voie de connaissance, mais l’art est un autre moyen de connaissance dont les voies sont toutes autres : c’est celle de la voyance. La voyance n’a que faire de savants et d’intelligents, elle ne connaît pas ces zones là. Le savoir et l’intelligence sont débiles nageoires auprès de la voyance.

L’homme du commun à l’ouvrage – Jean Dubuffet, 1973

« Si l’on demande pourquoi la santé ne suffirait pas, pourquoi la fêlure est souhaitable, c’est peut-être parce qu’on n’a jamais pensé que par elle et sur les bords, et que tout ce qui fut bon et grand dans l’humanité entre et sort par elle, chez des gens prompts à se détruire eux-mêmes, et que plutôt la mort que la santé qu’on nous propose. »

Gilles Deleuze, Logique du sens

Mon autopsie – Jean-Louis Fournier

Tout nu et tout bronzé

Elle a écarté le drap, me voilà tout nu devant elle. Un Christ de Mantegna, le pagne et l’air de sainteté en moins.
Je la vois, elle est charmante.
Elle me regarde, je suis un peu gêné, pas elle.
J’ai été plongé dans le formol comme les cornichons qu’on conserve dans le vinaigre. Moi qui aimais être bronzé, je suis servi, je suis marron.
Je me souviens des retours de vacances à la mer, je me croyais irrésistible, je voulais que tout le monde le remarque avant que le bronzage ne disparaisse. Alors j’allais voir tout le monde.
Plus tard, j’ai découvert que, vieux, même bronzé, on reste moche. Je suis resté chez moi.
Elle a apporté un grand carton à dessein et une boîte à outils. Elle ouvre sa boîte, sort des rugines, des burins à os, un burin à crâne, une scie vibrante avec extracteur, des pinces à disséquer, une pince costotome et des bistouris.
Elle en prend un et me rentre dans le lard.
Je la sens peiner, je suis dur  à couper. Avant je devais être tendre comme un gigot d’agneau, maintenant, je suis coriace, plutôt viande des Grisons.
Va-t-elle me trouver à son goût?

Je vais l’appeler Égoïne.
Elle est entrée dans ma vie avec une lame.
Peut-être d’abord celle d’un coupe-papier pour mes livres, maintenant avec une scie, pour en savoir plus.
Après avoir découpé mes livres, elle va me découper en vrai.
Tailler dans le vif du sujet.
Elle va écrire mes mémoires avec son bistouri.

 

Mon autopsie, Jean-Louis Fournier

« Une pensée de la nuit »

En attendant l’ascenseur, je me suis tourné vers lui, je lui ai dit:

Sartre, cette phrase que vous faites dire à Johanna dans Les Séquestrés d’Altona:
« Seuls les fous disent la vérité, l’horreur de vivre »
Vous pensez cela vous-même?

Alors il m’a regardé et il m’a dit:

Mais c’est une pensée de la nuit! Le matin on se réveille puis on fait ce qu’on a à faire.

 

Michel Contat dans La Compagnie des auteurs, France culture, le 25/04/2017

La mer à boire – Ludovic Janvier

Haleurs de nuit se tenant par les hanches

rincés d’amour depuis le cul jusqu’au regard

toute la chair tirée vers l’éblouie

gisants des sueurs gisants des soifs gisants

renversés bouches ouvertes à la fraîche impossible

quand les yeux trop ouverts ne reconnaissent rien

criblés qu’ils sont par la nuit du dedans

car je tombais dit-elle je tombais à l’intérieur

où tu me fais tu me défais comme tu veux

engloutie rêve-t-elle en remontant par nos odeurs

en allé rêve-t-il en attendant l’éclair de jouir

à toi le coup de grâce est venu comme une eau

il me prendra moi d’une rafale aveugle

encore et viens jusqu’au fond toucher le clair

sanglot et viens m’élargir à la taille du ciel

puisque le ciel est partout sous la peau

 

La mer à boire – Ludovic Janvier

« Nous nous touchons, comment? Par des coups d’aile,
par les distances mêmes nous nous effleurons.
Un poète seul vit, et quelquefois
vient qui le porte au devant de qui le porta. »

Rainer Maria Rilke à Marina Tsvetaïeva (lui dédicaçant Les Élégies de Duino)

Correspondance à trois. Boris Pasternak, Rainer Maria Rilke, Marina Tsvetaïeva

Je peins la lumière qui vient de tous les corps – Egon Schiele

« Enfant éternel que je suis, – j’ai toujours suivi la voie des gens ardents sans vouloir être en eux je disais – je parlais et ne parlais pas, j’écoutais et voulais les entendre fort, plus fort encore et regarder en eux.
Enfant éternel que je suis, – je me sacrifiais pour d’autres, ceux qui faisaient pitié, ceux qui étaient loin ou bien ne me voyaient pas, , moi qui voyais. J’apportais des offrandes, envoyais des regards et de l’air tremblant, scintillant à leur rencontre, je semais devant eux des chemins surmontables et – ne parlais pas. – Bientôt quelques-uns ont reconnu le visage, de celui qui voit au-dedans et alors ils n’ont plus posé de questions. –
Enfant éternel que je suis, – je maudissais bientôt l’argent et riais quand en larmes je le prenais finalement, la tradition, la contrainte, la monnaie d’échange, l’argent utile. Je voyais l’argent comme du nickel, du nickel comme or, argent, et nickel, et tout cela comme des chiffres inconstants sans valeurs pour moi, qui ne m’intéressaient pas, pourtant je riais en larme d’argent utile. – Pourquoi? la question surgit en moi. Pourquoi? – Quelqu’un dit: argent égale pain. – Quelqu’un dit: argent égale marchandise. – Quelqu’un dit: argent égale vie. – Mais qui dit: argent, toi? – Un produit? – Comme si la marchandise était – Ô – des vivants animés! – Où sont donc les vivants?
Ce n’est pas une très bonne affaire. Les états abritent peu de vivants. – Être soi! – Être soi! –
Là où commencent les « ex-libris », commence ce qui est animé – là où commencent les « disciples », les morts animés. – La vie? – Vivre c’est répandre la semence, vivre c’est jeter la semence, la gaspiller, pour? – pour d’autres pauvres peut-être, pour d’éternels disciples. Ô – les éternels disciples! Ô les éternels uniformisés! Ô les éternels États; grande est la plainte touchant  les corps vivants, la plainte du public, celle du peuple, celle de la masse, celle des soldats, fonctionnaires, nationalistes, patriotes, calculateurs, homme de niveau, hommes de chiffres. –
Quelle variation? –
Ceux qui font et ceux qui ne font pas. Le bluff est un acte dans la mesure où il est inventé. Parler n’est en fait pas un acte, un acte mort tout au plus. – Vers où s’envolent les mots? – Celui qui s’exprime est l’artiste. Le vivant est unique. –
Achetez! – Pas des tableaux, pas des produits, pas du travail, des tableaux? – Sortis de moi, pas de moi. – M’acheter moi…des fragments. »

Je peins la lumière qui vient de tous les corps – Egon Schiele

Oracles et spectacles – Unica Zürn

« Je suis, donc je rêve. Mon nom est Unica. Le temps est la neige, le ciel tremble, les poissons-lunes assemblent leurs troupeaux.
Dans ma chambre secrète, le grelot de la vie tinte clair, mais frêle, comme une cassure d’aiguille de glace au granit du silence.
Dans ma chambre d’enfant, le grelot du rêve chante lent et grave, comme peut éclore une fleur marine sondant de sa caresse les parois de la nuit.
Les deux grelots – de la vie et du rêve – se dièsent en fugue lucide dans ma chambre à ciel ouvert, lorsque déferle en moi l’apparat de mon grand cirque mauve.
Combien de défilés, chère âme, combien de caravanes! Voici que me secouent vrilles et roues sans fin, triples sauts, cavalcades, spires et toboggans. O chutes et envols! J’ai vu de longs éclairs et des étoiles enrubannées, et des charivaris de nains follets et de nixes à l’orée du grand bois où l’hiver donne son bal. »

Oracles et spectacle, Unica Zürn, 1967

Au feu l’idéal!

Je ne suis pas parfaite, pourquoi mes photos ou mes peintures le seraient-elles?

J’ai horreur du lisse et du lustré, je les veux

Brutes, rocailleuses, confuses

Hésitantes ou maladroites

Sans retouches

À mon image

Comme les Hommes, ne serait-il pas plus juste d’aimer les créations pour leurs défauts? Trouver le beau dans la faille.

Au feu l’idéal!

 

« Je crois très important pour un artiste qu’il s’exerce à aligner sa pensée sur ce qu’il a fait, au lieu de s’entêter à aligner son ouvrage sur ce qu’il a en pensée. Agir sur l’interprétation que la pensée fait de l’ouvrage au lieu d’agir sur l’ouvrage, modifier l’interprétation en sorte que l’ouvrage vienne à la satisfaire. Plutôt que modifier l’oeuvre, modifier le regard. C’est en s’entraînant à modifier le regard qu’on obtiendra de nouvelles vues des choses. »

Jean Dubuffet, Bâtons rompus

« Comment pouvais-je le savoir si la vie ne me le disait pas? Comment pouvais-je savoir que le bonheur le plus grand était caché dans les années apparemment les plus sombres de mon existence? S’abandonner à la vie sans peur, toujours…Et maintenant encore, entre sifflements de trains et porte claquées, la vie m’appelle et je dois y aller. »

Goliarda Sapienza, L’art de la joie

Ghérasim Luca – Passionnément

« Pas pas paspaspas pas
pasppas ppas pas paspas
le pas pas le faux pas le pas
paspaspas le pas le mau
le mauve le mauvais pas
paspas pas le pas le papa
le mauvais papa le mauve le pas
paspas passe paspaspasse
passe passe il passe il pas pas
il passe le pas du pas du pape
du pape sur le pape du pas du passe
passepasse passi le sur le
le pas le passi passi passi pissez sur
le pape sur papa sur le sur la sur
la pipe du papa du pape pissez en masse … »

Le dossier sauvage – Philippe Artières

« Il semblait toujours avoir les mains sales; à moins que ses paumes et ses doigts fins ne soient comme tachés profondément par la sève des arbres, que ses ongles ne soient noircis par la terre de la prairie et que ses poignets ne portent pour toujours la marque des ronces et des branches. Sur le dos de ses mains, on imaginait les nombreux insectes qui y avaient tenté une morsure. Sa peau semblait comme devenue écorce. Et puis ses mains apparaissaient d’une couleur singulière, elles avaient une teinte rosée, mais jaunies en leurs extrémités par la fumée d’une cigarette constamment allumée. À côté de nos petites mains blanches d’enfant, elles nous paraissaient d’une autre espèce. »

Le dossier sauvage – Philippe Artières

« Cette façon qu’ont tous les hommes d’être toujours en chemin doit être le rêve taraudant des prisonniers et le désespoir de tous les amants fidèles. J’ai entendu dire que, dans les prisons, parmi les livres autorisés, les plus demandés étaient les cartes. Laisser errer son doigt sur une carte est le plus passionnant des romans d’aventure: toutes les aventures sont là, sans rien de fixe, tout est encore possible. Nous ne sommes pas des prisonniers et nous sommes toujours sur le chemin de notre destin. Mais quand nous nous arrêtons un instant, quand nous devons nous reposer et attendre, alors nous lisons des livres, comme ces prisonniers qui déchiffrent leur carte maculée, et nous reprenons notre marche avec d’autres qui sont aussi en marche, que ce soit Sindbad jeté par les vagues de plage en plage, ou Lovelace à cheval avec, dans sa poche, la clef qui ouvre la porte dérobée menant au parc Harlow ou Œdipe sur le chemin de Colone. Nous sommes aussi bien en chemin avec François d’Assise qu’avec Casanova. Et, au fond, rien ne nous apparaît plus étrange qu’un homme qui ne bouge pas. »

Hugo Von Hofmannsthal, Chemins et rencontres

Sur la route romantique avec Hugo Von Hofmannsthal…

 

 

 

« Debout sur le pont, appuyé sur la pierre lisse et séculaire, je vis deux embarcations s’approcher l’une de l’autre et je pensai soudain à des lèvres retrouvant facilement, comme dans un rêve, le chemin trop longtemps dépris des lèvres de l’être aimé. Je sentais toute la douloureuse douceur de cette pensée mais restais à fleur de conscience, sans pouvoir plonger plus avant dans mon esprit pour savoir à qui j’avais songé au plus profond de moi; c’est alors qu’une pensée me frappa comme un regard qui vous fixe derrière un masque et j’eus l’impression que c’était le regard de Katharina dont je n’avais encore jamais baisé la bouche. Maintenant tout était embrasé; derrière les îles, les nuages semblaient se dissoudre en une vapeur d’or dans un rougeoiement éthéré couronnant cette boule d’or: je me rendis compte que ce n’était pas seulement le soleil de cette heure mais celui d’années disparues, de siècles entiers. J’eus l’impression que jamais je ne pourrais perdre cette lumière, je me détournai et partis. Des jeunes filles me frôlaient, l’une d’elles en bouscula une autre et arracha son châle noir; je vis sa nuque entre le noir des cheveux et celui de l’étoffe qu’elle se hâta de rajuster: mais la clarté de cette nuque fragile fut un jaillissement de lumière, partout découvert et partout recouvert. Les adolescentes en châles avaient déjà disparu, comme des chauves-souris dans la fente d’un mur; un vieil homme passa, et au plus profond de ses yeux, des yeux de vieil oiseau triste, brillait une étincelle de lumière. »

Hugo Von Hofmannsthal, Chemins et rencontres

John Fante & Woody Guthrie

« Le jour de mon arrivée à Los Angeles, j’ai pris un boulot de plongeur à la cafétéria Clifton. Quelques jours plus tard j’ai été promu serveur, puis saqué sous prétexte que je ne savais pas « garder mes distances avec la clientèle », en l’occurence une jeune fille qui tenait un volume d’Edna Vincent Millay, et qui m’avait invité à m’asseoir  sa table pour discuter poésie.
Le lendemain j’ai trouvé un autre boulot de plongeur dans un saloon à l’angle de la Cinquième Rue et de Main Street. Ma chambre, située au-dessus me coûtait quatre dollars par semaine, et je la partageais avec un autre plongeur. Il s’appelait Hernandez, il était cinglé. Ç’a été le premier écrivain que j’aie rencontré, un grand Mexicain rieur assis sur le lit avec sa machine à écrire posée sur les cuisses, et qui ne pouvait pas écrire une ligne sans éclater de rire. Il voulait écrire un livre intitulé Profits et distractions du laveur de vaiselle. C’était aussi délirant qu’Hernandez lui-même. Je m’endormais souvent pendant qu’il me lisait son manuscrit, écroulé de rire. L’un de ses chapitres s’intitulait « Mystère de l’eau bouillante », un autre « Avoir les mains propres rend l’esprit propre. »
En fait, ce boulot était épuisant, le sol toujours inondé à cause des tuyaux qui fuyaient, et la nourriture immangeable. Je l’ai plaqué pour aller bosser dans le quartier de la confection, à pousser des chariots de vêtements et à faire les courses de tout le monde. »

Les compagnons de la grappe, John Fante

« Un visage humain est un hiéroglyphe »

« Un visage humain est un hiéroglyphe, un signe particulier et sacré. Il y a là une présence de l’âme et il en est de même chez les animaux – regarde un buffle bien en face quand il mâche ou quand il est furieux et roule des yeux ourlés de sang, regarde un aigle et un bon chien. Dans un visage humain, il y a un vouloir et un devoir, et c’est davantage qu’un simple vouloir et un simple devoir. […] Et maintenant, depuis quatre mois, je vois les visages des vrais individus: non pas qu’ils soient dépourvus d’âme, il arrive assez souvent qu’une lueur d’âme surgisse, mais elle se dissipe aussitôt et c’est un va-et-vient à n’en plus finir, comme dans un pigeonnier, entre force et faiblesse, entre facilité et labeur, entre vulgarité et grandeur, une vraie frénésie de possibilités; et ce qui manque, c’est une pensée logée derrière tout ça, grande et impossible à formuler, une pensée toujours présente, toujours là dans les bons visages, et qui, comme un panneau indique dans le grand désordre de la vie le chemin qui conduit à la mort et même au-delà de la mort, et sans laquelle un visage n’est pas pour moi un hiéroglyphe, ou alors seulement mutilé, brouillé, profané. »

 

Lettre du retour, Hugo Von Hofmannsthal

Michel Foucault, Le corps utopique

« Mon corps, topie impitoyable. Et si, par bonheur, je vivais avec lui dans une sorte de familiarité usée, comme avec une ombre, comme avec ces choses de tous les jours que finalement je ne vois plus et que la vie a passées à la grisaille; comme avec ces cheminées, ces toits qui moutonnent chaque soir devant ma fenêtre? Mais tous les matins, même présence, même blessure; sous mes yeux de dessinent l’inévitable image qu’impose le miroir […] ».

Colline, Jean Giono

Les bêtes, les plantes, la pierre!

C’est fort, un arbre; ça a mis des cent ans à repousser le poids du ciel avec une branche toute tortue.

C’est fort, une bête. Surtout les petites.

Ça dort tout seul dans un creux d’herbe, tout seul dans le monde.

Tout seul dans le creux d’herbe, et le monde est tout rond autour.

C’est fort de cœur; ça ne crie pas quand tu les tues, ça te fixe dans les yeux, ça te traverse par les yeux avec l’aiguille des yeux.

T’as pas assez regardé les bêtes qui mourraient.

C’est fort une pierre, une de ces grandes pierres qui partagent le vent; droites depuis qui sait? Mille ans?

Une de ces pierres qui sont dans le monde depuis toujours devant toi, Jaume, la pomme et l’olivette, et moi, les bois et les bêtes, et les pères de tout ça, de toi, de moi, et de la pomme, devant que le père de tout ça, Jaume, soit seulement dans les brailles de son père.

Une de ces pierres qui ont vu le premier jour, et qui sont depuis qui sait combien, toujours les mêmes, sans changer. C’est ça qu’il faut savoir, pour connaitre le remède.

 

Colline, Jean Giono

« A peine exprimons-nous quelque chose qu’étrangement nous le dévaluons. Nous pensons avoir plongé au plus profond des abîmes, et quand nous revenons à la surface, la goutte d’eau ramenée à la pointe pâle de nos doigts ne ressemble plus à la mer dont elle provient. Nous nous figurons avoir découvert une mine de trésors inestimables, et la lumière du jour ne nous montre plus que des pierres fausses et des tessons de verre; et le trésor, inaltéré, n’en continue pas moins à briller dans l’obscur. »

Maurice Maeterlinck

L’attente l’oubli, Maurice Blanchot

« Lorsque je me tiens devant toi et que je voudrais te regarder, te parler… » – « Il la saisit et l’attire, l’attirant hors de sa présence. » – « Lorsque je m’approche, immobile, mon pas lié à ton pas, calme, précipité… » – « Elle se renverse contre lui, se retenant se laissant aller. » – « Lorsque tu vas en avant, me frayant un chemin vers toi… » – « Elle glisse, se soulevant en celle qu’il touche. » – « Lorsque nous allons et venons par la chambre et que nous regardons un instant… » – « Elle se retient en elle, retirée hors d’elle, attendant que ce qui est arrivé arrive. » – « Lorsque nous nous éloignons l’un de l’autre, et aussi de nous-mêmes, et ainsi nous rapprochons, mais loin de nous… » – «  »C’est le va-et-vient de l’attente: son arrêt. » – « Lorsque nous nous souvenons et que nous oublions, réunis: séparés… » – « C’est l’immobilité de l’attente, plus mouvante que tout mouvant. » – « Mais lorsque tu dis « viens » et que je viens dans ce lieu de l’attrait… » – « Elle tombe, donnée au dehors, les yeux tranquillement ouverts. » – « Lorsque tu te retournes et me fais signe… » – « Elle se détourne et de tout visible et de tout invisible. » – « Se renversant et se montrant. » – « Face à face en ce calme détour. » – « Non pas ici où elle est et ici où il est, mais entre eux. » – « Entre eux, comme ce lieu avec son grand air fixe, la retenue des choses en leur état latent. »

 

L’attente l’oubli, Maurice Blanchot

 

« Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. »

« Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. Avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue aux yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre. »

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être

« Le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. De cette équation on peut déduire divers corollaires, par exemple, celui-ci : notre époque s’adonne au démon de la vitesse et c’est pour cette raison qu’elle s’oublie facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse ; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle ; qu’elle se sent lasse d’elle-même ; écœurée d’elle-même ; qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire. »

 

Milan Kundera, La lenteur

« Les Tonalités affectives »

« Battement vif du cœur, circulation plus libre du sang dans ses vaisseaux les plus fins et respiration plus libre, de même ces mouvements, accomplis dans l’inconscient, disposent le conscient à la joie, mais sont, à leur tour, stimulés quand le conscient conçoit des idées joyeuses ; on doit carrément appeler ces impulsions la joie inconsciente de l’organisme lui-même, comme on dit métaphoriquement d’une plante : elle verdit et fleurit joyeusement. »

Carus, Psyché, 1847

« Ce qu’il faut, ce serait de rester éternellement jeune, éternellement enfant:  on pourrait faire de belles choses toute sa vie. Autrement, quand on se civilise, on devient une machine qui s’adapte très bien à la vie et c’est tout. »

André Derain

« Mais quand elle aimait, des flots de luxure

Débordaient, ainsi que d’une blessure

Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,

De ce corps cruel que son crime absout;

Le torrent rompait les digues de l’âme,

Noyait la pensée, et bouleversait

Tout sur son passage, et rebondissait

Souple et dévorant comme de la flamme,

Et puis se glaçait. »

 

Paul Verlaine, extrait de Marco, Poèmes Saturniens

Les onze mille verges de Guillaume Appolinaire

« Pendant ce temps, dans la rue la foule s’amassait autour du fiacre 3 269 dont le cocher n’avait pas de fouet.
Un sergent de la ville lui demanda ce qu’il en avait fait:
– Je l’ai vendu à une dame de la rue Duphot.
– Allez le racheter ou je vous fous une contravention.
– On y va, dit l’automédéon, un Normand d’une force peu commune, et, après avoir pris des renseignements chez la concierge, il sonna au premier étage.
Alexine alla lui ouvrir à poil; le cocher en eu un eblouissement et, comme elle se sauvait dans la chambre à coucher, il courrut derrière, l’empoigna et lui mit en levrette un vit de taille respectable. Bientôt il déchargeat en criant « Tonerre de Brest, bordel de Dieu, putain de salope! »
Alexine lui donnait des coups de cul et déchargeat en même temps que lui, pendant que Mony et Culculine se tordaient de rire. Le cocher, croyant qu’ils se moquaient, se mit dans une colère terrible.
– Ah! putains, maquereau, charogne, pourriture, cholera, vous vous fouttez de moi! Mon fouet, où est mon fouet? Lire la suite Les onze mille verges de Guillaume Appolinaire

Hugo Von Hofmannsthal

« Il y a quelque chose de très doux dans toute rencontre solitaire, même s’il ne s’agit que de la rencontre avec un grand arbre isolé ou un animal de la forêt, qui sans bruit s’arrête et nous fixe dans l’obscurité. Je crois que la vraie pantomime érotique, dans ce qu’elle a de décisif, ce n’est pas l’étreinte mais la rencontre. À aucun autre moment le sensuel n’est aussi chargé d’âme et la part d’âme aussi sensuelle que dans la rencontre. Tout est alors possible, tout est en mouvement, tout est dissous. Il y a là une attirance réciproque, vierge encore de convoitise, mélange naïf de confiance et de crainte. Il y a là quelque chose de la biche, de l’oiseau, sombre animalité, pureté angélique, présence du divin. »

Chemins et rencontres, Hugo Von Hofmannsthal

« C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse beauté. Elle avait le haut du corps nu, comme les anciens représentaient d’ordinaire les grandes divinités. Rien de plus suave, de plus voluptueux que ses contours; rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Quant à la figure, jamais je ne parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le type ne se rapprochait de celui d’aucune statue antique dont il me souvienne. […] En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de toute sensibilité.
– Si le modèle a jamais existé, dis-je à M.de Peyrehorade, que je plains ses amants! Elle a du se complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose de féroce, et pourtant je n’ai jamais vu rien de si beau. »

Prosper Mérimée, La Vénus d’Ille

« Je ne voudrais pas que chaque homme ni que chaque partie de l’homme soient cultivés, pas plus que je ne voudrais que le soit chaque arpent de terre; une partie sera labour, mais la plus grande part restera prairie et forêt, ne servant pas à un usage immédiat, mais préparant un humus pour un futur lointain, grâce à la décomposition annuelle de la végétation qu’elle porte. »

Henry David Thoreau, De la marche