Archives pour la catégorie poésie

La belle déferlante

Le vide a bougé

Jai vu la vague

S’y abattre, aussi

Rugissante que

La chair qu’elle tenait

Entre ses dents

Belle créature saline

Qui romps les battants

De l’inertie, tu sais

Comme l’on se noie

Dans les déserts désirs

Des villes, je vais

Visage nu, gorge nue

Hanches nues que la houle

Balance, élance

Et mes yeux sanglants

Tiennent le soleil

Pour y jeter l’écho

D’un moi naviguant

Au large depuis

La naissance

D’après ma mort

 

Pourtant

 

Celle qui marche

Seule, nue

T’étreint, te fais

Rouler dans sa poitrine

Comme tu vas, viens

Glisses sous les doigts de

La lune, fidèle à ta liberté

Ne gardant rien en

Ton sein, que l’ardeur

Sais-tu qu’elle t’est si dévouée

Qu’un vide, un vide ne sera

Jamais assez grand

Pour vaincre

Ta belle déferlante

 

Je navigue,

Je navigue, au loin

Ici, en poésie

Où ma prose

Cherche ton sein

 

Une gare, des livres

Déambuler dans une gare

Comme dans une bibliothèque

Frôler ses âmes errantes

Celles, un peu paumées, les autres

Qui croient savoir où se rendre

 

Lieu

D’égarement – de refuge

D’échappée – d’entre-deux temps

 

Prendre un livre, monter dans un train

L’ennui

Le goût, son absence

C’est l’ennui, se soûler

Savez-vous, la main qui se tend

Vers le verre, c’est un désir

Lèvres abreuvées d’attente

L’ivrogne, dans la perte de soi

C’est encore l’amour qu’il cherche

Qui luit, discrètement au fin fond

Du regard, mais l’ennui

L’ennui enterre

Toute lumière

Tout chaos

C’est une

Une chair sans odeur

Une chair sans saveur

Un corps étranger

Qui ne mord rien

Et que rien ne mord

Que l’on sent à peine bouger

C’est le manque de vertige

Des pas sans échos

Et les os glacés de nuit

Signaux

Si seulement nous savions être

L’un à l’autre

Dans l’éloquence du silence

Mais la parole effarouche

L’angoisse et la gêne

Et nous passons, en nous frôlant

Par de vains mots

 

Nous nous regardons, en ne voyant

Que des paroles ricochant

De pupille à pupille

Pourtant, le corps

Sa gestuelle ou ses postures

Sont des signaux

Matière à connaissance et à langage

 

Vers où marche, d’un pas indolent le regard

Quel lendemain fredonne la nuque, raide et fière

Que repousse la main ballante et repliée

Et le front moite, qu’essuie-t-il de confusions et d’inassouvis?

 

Ô voix de l’inconscient à la bouche close

Il faut, hélas, beaucoup d’efforts

Pour que l’oeil vers toi se tende

Et entende ce que la bouche

Est impuissante à révéler

 

C’est avec les yeux que l’on écoute le mieux

Sur la route escarpée

Sur la route escarpée qui

Mène le vin à ma bouche

Tu marches

Je passe ma main dans

Tes cheveux, j’entrouvre mes

Lèvres pour que ton odeur

S’y allonge et soulage ton coeur

Par un frottement de tête

 

L’absence se caresse comme un animal docile

 

Et

Mes désirs prennent chair

Dans ma mémoire tremblante

 

Sur la route escarpée qui

Mène le vin à ma bouche

La rose rouge sèche

A trouvé refuge pour battre

Battre au creux du temps

Dans la lente et irradiante

Agonie des heures où règne

Reine, la fureur mnésique

Qui me tient vivante

 

Sur la route escarpée qui

Mène le vin à ma bouche

Je surplombe demain

Au plus près du ciel et

De ses oiseaux volant

Vers d’autres terres

 

De chair et d’encre

Tu vois mon amour il est

Simple d’écrire le ciel

D’y faire son lit

Buvons dans la paume

Du poème ce qu’il nous

Tend de lumière et d’insoumis

Puis étendons-nous comme

Des déserteurs sur les

Lèvres de l’utopie louvoyants

Dans le noir de l’encre et

Nos veines saillant l’aube

 

Tu vois mon amour il est

Simple d’écrire le ciel

D’y planter à l’automne

Un saule, de le voir croître

Et d’entendre s’écouler

Sa longue chevelure

En une fontaine de jouvence

Où viendront s’ébattre

Les colombes, fidèles

Amantes des poètes

J’ai rêvé mon corps

J’ai rêvé mon corps comme un voilier

Qui dompte le vent

Aussi impétueux, vaillant et libre

J’ai rêvé l’horizon à tous les coins de rues

Depuis, j’écris, je peins, dans les profondeurs du ciel

Un mât dessine sa route et le sel sur ma chair

Semble corroder le destin

Mais, tout aventurier sait

Qu’on avance qu’au bras de la mort, alors

J’ai rêvé mon corps comme un voilier

Qui dompte le vent

 

J’ai affûté le jour

J’ai affûté le jour

Chaussé un nouveau regard

Pour que le crépuscule

Ne m’happe les chevilles

 

Mais

 

S’avance, s’élance

Sur la pointe de la lame

Le glaive des heures vaines

D’avant la nuit, d’avant l’envol

Dont le reflet à mes mouvements

S’étire à mesure que je lutte

Et m’englue dans une image déformante

Hier n’est pas moins demain qu’aujourd’hui

Il fallait être folle pour magnifier ce jour

Sans d’abord l’avoir maudit

 

Un peu comme je t’aime mon amour

 

Poètes

Qu’attendons-nous

Encore des mots

Qui

En les disséquant

Nous dissèquent

On a les doigts pleins

De sang et de rêves

Je touche mon visage

Appose sur ton ventre

Une caresse, nulle trace

Le sang, les rêves restent

Collés aux doigts

Le poème est

L’incarnation du désir

Premier territoire de

Notre enfance où l’on

S’amuse à reconstituer

Le puzzle, une pièce

Éternellement manquante

Anif de Georg Trakl

Anif

 

Souvenir: mouettes, glissant sur le ciel sombre

D’une tristesse virile.

Silencieux tu habites dans l’ombre du frêne de l’automne,

Plongé dans la juste mesure de la colline;

 

Toujours tu descends la rivière verte

Quand le soir est venu

Amour qui résonne; dans la paix rencontré le gibier sombre,

 

Un homme rose. Ivre d’effluves bleus de bêtes

Le front touche le feuillage mourant,

Et médite le grave visage de la mère;

Ô, combien tout s’enfonce dans l’obscur;

 

Les chambres austères et le vieux mobilier

Des pères.

S’en émeut la poitrine de l’étranger.

Ô vous signes et astres.

 

Grande est la faute de l’engendré. Malheur, vous frissons d’or

De la mort,

Quand l’âme rêve de floraisons plus froides.

 

 

Toujours crie dans les branchages nus l’oiseau nocturne

Sur les pas du lunaire,

Contre les murs du village un vent glacé sonne.

 

Georg Trakl,  Crépuscule et déclin

L’éclipse

Mes os

Sont plongés dans les ténèbres

La nuit, tout le jour

S’est pendue à mon cou

Comme un amant violent

Il m’a fallut, baiser ses morsures

Puisque là, au creux du sang

Gît la lueur

Enserre ton mal

Il t’apprendra à danser

Du nuage qui s’effondre sur lui-même

Naît une étoile et tu sais

Que les étoiles aussi meurent

Mes os

Sont plongés dans les ténèbres

Mais je ne vois

Que des étoiles au ciel, qui

Réfléchissent dans mon regard

Un rêve,

Vieux comme le monde

 

Là, gît une lueur

écume

À mesure que le temps croule

Sous mes pas, le ciel s’étend

Et si la mer se fera de moins

En moins grondante, je sais

La belle écume en ces deux

Horizons et moi qui croîs

Et les unis, je devine

La délicieuse légèreté

De celle qui,

Déposée par la

Gorge du ciel, par

La gorge de la mer

Porte

De silencieux combats

Aussi éphémères que moi

Pourtant

Si dans l’éternel

Tout se meurt, j’entends

La belle écume et son poème

Intarissable

À mesure que le temps croule

Sous mes pas, le ciel s’étend

 

Un oiseau vole

Sirocco

Mes mots

Soufflent sur ta

Peau

C’est ma voix

Que chante

Le vent

Déposant l’iode

Du poème

Sur ton cou

Ta bouche

Ton ventre

Un sirocco a pénétré

Ton sang

Je devine ton regard

Qui s’époumone

À me chercher

En m’effeuillant

Voyez!  comme

Le souffle poétique

Nous soûle

Nous possède

Peau contre poème

 

La laisse de mer

Je ne suis qu’un songe

Un long songe

Qui vous implore

Laissez-moi

Prendre corps

 

On dirait que la mer respire

Qu’elle a,

Une bouche béante

Deux yeux hypnotiques

Sa poitrine avec la mienne

Se soulèvent, dans

Une danse, un fracas

On dirait que la mer

N’a laissé de moi

Sur cette plage

Que ma peau

La laisse de mer

 

Le vent

Saura bien démêler

Songe et réalité

 

Réalité? ô mensonge!

Car les songes

Qui palpitent

Sous ma chair

Ne sont-ils pas

Aussi consistants

Que mes mains?

 

On dirait que la mer respire

Empoigne-moi

Une dernière vague!

 

La laisse de mer aura bientôt

Diparue

Retrait

J’ai tiré le rideau

Pour qu’il n’entre pas

La lumière doit venir

Au-dedans, pour que

Ricochent avec ses rayons

Dans l’air du temps

Les miens, c’est

Comme l’amour

D’ailleurs

À ma tombée de nuit

Je prendrais bien

Une gorgée de vent!

Festin

Sur son torse enduit

D’huile, Bacchus crache

Un peu de rouge, sur

Rouge térébenthine me

Tourne la tête, répand

L’étreinte

Mes deux amants

Teintent mes doigts

Ma langue

Emplissent d’ivresse

L’âme titubant

Dans les ténèbres

Substantielles et les

Effluves charnelles

Du délire

 

Qui sait le vent?

Je le sens peindre

Mouvement

S’abattent contre la chair

Dans sa nuit

Des vagues, lourdes

Comme le temps

Je suis l’éternelle

Revenante en moi-même

L’automne m’a patiemment

Attendu, il dépose

Délicatement son parfum

Au seuil de ma mémoire

Fait songer le corps

Matière à souvenirs

Matière à frémir

Matière à se taire

Sous les doigts de celle

Que je fus, apparaît

Ce visage, aux

Innombrables automnes

Immuable comme

La roche, fragile

Comme un soupir

 

Tendre est cette saison

Qui voit ses arbres

Se décharner, faire

S’envoler, de si

Chatoyantes feuilles

Ainsi se mêlent à la

Poussière, leurs couleurs

De feu, vidées de souffles

Inspirées

Comme une offrande

Comme un retour

Aux lendemains qui chantent!

Quelle heure il est chez vous? Ici, l’horloge est fraiche. L’automne répand son vent humide mais tout autant son duvet d’humaine chaleur.

J’avais oublié, la suffisance à soi sous le soleil, l’insuffisance des autres dans les jours de grands froids. J’avais oublié, jusqu’à hier soir.

Accoudées sur le pouls de la nuit, les poitrines esseulées convergent vers le troquet, celui-ci se nomme « la liberté », il a l’oeil fou et vagabond. J’aime m’y perdre, me retrouver dans ces visages que l’illusion a déserté. On se blottit contre les mots, des mots rares qui sortent chauds de la bouche. Contre les gestes et les regards, contre le rouge aussi qui traverse ma gorge comme une caresse, un peu fiévreuse. J’avais oublié le moelleux et discret feu de cheminée que l’automne dépose de ses mains nues. Mais, il n’y a pas de cheminée, rien que des coeurs qui se tiennent dans l’infini besoin que nous avons de nous aimer, où les battements de la nuit résonnent dans le teintement de nos verres qui réclament un lendemain qui chante!*

 

*Expression empruntée à la chanson « Jeunesse » de Paul Vaillant Couturier et d’Arthur Honneger (1937)

À son corps défendant

On avait piétiné sa

Palette de couleurs

Enfant, étranglé ses

Rêves d’amour et

D’homme que faisaient

Siffloter ses jambes

Lié sa colère à

La machine pour

Que les jours de

Faim, le labeur le

Tienne jusqu’à

La nuit

La lumière coulait

Dans leurs mains

Quand ses yeux

Rampaient au sol

Écrasés par un ciel

Tremblant et nu

Peu à peu

S’est rompue sa

Langue et les mots

Qu’il retournait

Dans sa gorge

Jusqu’au coeur

Du sommeil, ils

Venaient criant

Des ordres, des

Conduites à tenir

Des désirs à taire

« Le bon grain et l’ivraie

le bon grain et l’ivraie »

La voix grimpait

Comme une vipère

Des murs au plafond

La vorace société

Avait installé

L’interminable hiver

Dans sa poitrine

 

Un matin

La machine a dit

Non

Un non qu’aucun

Comprendrait

Absent pour tous

Absent, de lui

À son corps défendant

Sans armes

Sans guerre

Il s’en est allé

Fou

Libre

De son errance

L’esprit en voyage

Sur les ailes d’une

Hirondelle

Chairs en ruines

Je m’accroche à tes mains

Tu t’accroches à mes lèvres

Je m’accroche à tes yeux

Tu t’accroches à mes reins

Nous ne sommes plus que

Des chairs en ruines

Les fidèles serviteurs d’une passion

Et l’on croît dans

La poésie des décombres

Grandeur

La beauté des vestiges

Et décadence