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Les sphinx, Grisélidis Réal

Genève, vendredi 5 juillet 2002.

Cher Jean-Luc Hennig,

Les gens sont des mauviettes, ils ont du jus de navet dans les veines! Personne, à part quelques Artistes boucanés et tannés, n’ose regarder la vie et la mort en face! Non, il faut se voiler, s’entourer de gaze, de charpie, de bande Velpeau pour les protéger, anesthésier leurs charpentes fragiles et leurs intellects anémiques!

Dites à quelqu’un en le regardant dans les yeux, ou même au téléphone, « j’ai le cancer », et ce sont aussitôt des exclamations à demi feutrées , des glissements de voix, des cris étouffés: « Quelle horreur! » « Vous me faites de la peine! » « Oh quel malheur! « Gardez bien le moral, surtout! » « Courage » « Tenez bon! » « Soignez-vous! » « Espérez! » Enfin quoi, il faut mettre trois paires de gants pour leur annoncer la nouvelle, qu’ils ne s’écroulent pas devant vous. On pleure sur mes poèmes, parait-il. C’en est trop. Un peu de punch, bordel, ayez plus de classe! Moi je m’en contrefous, je danse déjà sur mon futur cercueil, et surtout qu’on ne vienne pas larmoyer et surtout, mais alors surtout pas faire de prières sur mes restes!!

Tout est bon à prendre dans cette chienne d’existence, y compris le pire, et non le meilleur, illusion fugace.

Tenez, en ce moment même où je vous écris (il est passé neuf heures du matin), je m’apprête à prendre mon petit déjeuner, tout en vous écrivant, et rédigeant en même temps un horrible poème. Celui-là, il faudra s’accrocher pour le lire. Il s’intitule « Festin ». Je vous laisse deviner lequel. (Celui de nos carcasses pardi!!)

Bon, je vais me verser une tasse de thé au jasmin, et me beurrer une tartine, recouverte ensuite d’un fromage typiquement suisse, de l’ « Emmentaler doux » (c’est moins cher, et aussi moins bon évidemment que le gruyère fort).

J’économise, pour me venger, en me payant toutes sortes de choses de luxe et délectables: de magnifiques pots de fleurs sur mes fenêtres (j’adore les fleurs) et des livres, encore des livres, je suis folle de lecture comme toujours. À la clinique, j’ai lu d’une traite (je vous laisse une minute, j’ai faim), donc j’ai lu sans en sauter une ligne le livre bouleversant d’Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, lu également, de Jorge Semprun, Le Mort qu’il faut (cela se passe à Buchenwald où il a « séjourné »), lu aussi à l’hôpital de Genève, Seznec: le bagne, par son petit-fils qui se bat toujours pour la réhabilitation de son grand-père, innocent, qui a « fait » vingt ans à Cayenne, cet Enfer. Vous savez, après avoir lu ce genre de récits, nos petites misères, à côté, c’est du sirop de framboise.

Les sphinx, Grisélidis Réal

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