Archives du mot-clé société

À son corps défendant

On avait piétiné sa

Palette de couleurs

Enfant, étranglé ses

Rêves d’amour et

D’homme que faisaient

Siffloter ses jambes

Lié sa colère à

La machine pour

Que les jours de

Faim, le labeur le

Tienne jusqu’à

La nuit

La lumière coulait

Dans leurs mains

Quand ses yeux

Rampaient au sol

Écrasés par un ciel

Tremblant et nu

Peu à peu

S’est rompue sa

Langue et les mots

Qu’il retournait

Dans sa gorge

Jusqu’au coeur

Du sommeil, ils

Venaient criant

Des ordres, des

Conduites à tenir

Des désirs à taire

« Le bon grain et l’ivraie

le bon grain et l’ivraie »

La voix grimpait

Comme une vipère

Des murs au plafond

La vorace société

Avait installé

L’interminable hiver

Dans sa poitrine

 

Un matin

La machine a dit

Non

Un non qu’aucun

Comprendrait

Absent pour tous

Absent, de lui

À son corps défendant

Sans armes

Sans guerre

Il s’en est allé

Fou

Libre

De son errance

L’esprit en voyage

Sur les ailes d’une

Hirondelle

« Le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. De cette équation on peut déduire divers corollaires, par exemple, celui-ci : notre époque s’adonne au démon de la vitesse et c’est pour cette raison qu’elle s’oublie facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse ; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle ; qu’elle se sent lasse d’elle-même ; écœurée d’elle-même ; qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire. »

 

Milan Kundera, La lenteur