Citations

Sur la photographie, Susan Sontag

L’ultime raison du besoin de tout photographier réside dans la logique même de la consommation. Consommer c’est brûler, épuiser, et donc avoir besoin de refaire le plein. En même temps que nous fabriquons et consommoms d’avantage d’images, nous ressentons le besoin d’en avoir encore plus. Mais les images ne sont pas un trésor dont on ne pourrait s’emparer qu’au prix d’une mise à sac du monde: elles sont précisément ce qui est à notre disposition où que tombe notre regard. La possession d’un appareil photo peut nous inspirer quelque chose d’assez voisin du désir, elle ne peut pas connaitre de satisfaction: d’abord, parce que les possibilités de la photographie sont sans fin et ensuite parce qu’il s’agit d’une entreprise autodestructice. Les tentatives des photographes pour redonner du tonus à un sentiment appauvri de la réalite ne font que l’appauvrir davantage. Notre sentiment oppressant de la mutabilité de toute chose s’est exacerbé depuis que les appareils photo nous ont donné le moyen de “fixer” l’instant fugitif. Nous consommoms des images sur un rythme sans cesse accéléré et, comme Balzac soupçonnait l’appareil d’épuiser les couches corporelles, les images consomment la réalité. L’appareil photo est à la fois l’antidote et le mal, un moyen de s’approprier le réel tout en le rendant caduc. Les pouvoirs de la photographie ont bel et bien détruit la dimenssion platonicienne de notre compréhenssion de la réalité, rendant de moins en moins plausible la réflexion sur notre expérience en termes d’oppositions entre image et chose, copie et original.

Sur la photographie, Susan Sontag

L’Homme unidimensionnel – Herbert Marcuse (extrait)

De la manière dont elle a organisé sa base technologique, la société industrielle contemporaine tend au totalitarisme. Le totalitarisme n’est pas seulement une uniformisation politique terroriste, c’est aussi une uniformisation économico-technique non terroriste qui fonctionne en manipulant les besoins au nom d’un faux intérêt général. Une opposition efficace au système ne peut pas se produire dans ces conditions. Le totalitarisme n’est pas seulement le fait d’une forme spécifique de gouvernement ou de parti, il découle plutôt d’un système spécifique de production et de distribution, parfaitement compatible avec un « pluralisme » de partis, de journaux, avec la « séparation des pouvoirs » {…}.

L’Homme unidimensionnel, Herbert Marcuse, 1968

L’homme du commun à l’ouvrage – Jean Dubuffet

On ne peut pas nier que sur le plan de ces clairvoyances-là, l’intellectuel brille assez peu. L’imbécile (celui que l’intellectuel appelle imbécile) y montre beaucoup plus de dispositions. On dirait même que cette clairvoyance les bancs de l’école l’élime en même temps que les culottes. Imbécile ça se peut mais des étincelles lui sortent de partout comme une peau de chat au lieu que chez monsieur l’agrégé de grammaire pas plus d’étincelles que d’un vieux torchon mouillé. Vive plutôt l’imbécile alors ! C’est lui notre homme !
Ce qu’ils devraient se faire faire, nos docteurs à barrettes, c’est un curetage de la cervelle. Alors ils deviendraient bons conducteurs des courants et des millions d’yeux leur pousseraient dans le sang comme à l’homme sauvage, plus utile pour voir que la paire de lunette qu’ils s’accrochent au nez. Il faudrait que les docteurs fassent le grand hara-kiri de l’intelligence, le grand saut dans l’imbécillité extralucide, c’est alors seulement que ça leur pousserait, les millions d’yeux.
(…)
L’intellectuel, il raffole des idées, c’est un grand mâcheur d’idée, il ne peut pas concevoir qu’il y ait d’autres gommes à mâcher que celle des idées. Or bien l’art c’est justement une gomme qui n’a rien à voir avec les idées. On le perd quelquefois de vue. Les idées, et l’algèbre des idées, c’est peut-être une voie de connaissance, mais l’art est un autre moyen de connaissance dont les voies sont toutes autres : c’est celle de la voyance. La voyance n’a que faire de savants et d’intelligents, elle ne connaît pas ces zones là. Le savoir et l’intelligence sont débiles nageoires auprès de la voyance.

L’homme du commun à l’ouvrage – Jean Dubuffet, 1973

« Si l’on demande pourquoi la santé ne suffirait pas, pourquoi la fêlure est souhaitable, c’est peut-être parce qu’on n’a jamais pensé que par elle et sur les bords, et que tout ce qui fut bon et grand dans l’humanité entre et sort par elle, chez des gens prompts à se détruire eux-mêmes, et que plutôt la mort que la santé qu’on nous propose. »

Gilles Deleuze, Logique du sens

« Une pensée de la nuit »

En attendant l’ascenseur, je me suis tourné vers lui, je lui ai dit:

Sartre, cette phrase que vous faites dire à Johanna dans Les Séquestrés d’Altona:
« Seuls les fous disent la vérité, l’horreur de vivre »
Vous pensez cela vous-même?

Alors il m’a regardé et il m’a dit:

Mais c’est une pensée de la nuit! Le matin on se réveille puis on fait ce qu’on a à faire.

 

Michel Contat dans La Compagnie des auteurs, France culture, le 25/04/2017

« Nous nous touchons, comment? Par des coups d’aile,
par les distances mêmes nous nous effleurons.
Un poète seul vit, et quelquefois
vient qui le porte au devant de qui le porta. »

Rainer Maria Rilke à Marina Tsvetaïeva (lui dédicaçant Les Élégies de Duino)

Correspondance à trois. Boris Pasternak, Rainer Maria Rilke, Marina Tsvetaïeva

« 1839. 4 avril. DÉRIVER »

« Quand, par une journée étouffante, je me laisse dériver sur les eaux paresseuses du lac, je cesse presque de vivre et commence à être. Pour moi, un marinier oisif allongé à midi sur le pont de son bateau constitue un sentiment d’éternité aussi convaincant que le serpent qui se mord la queue. Je ne suis jamais aussi près de perdre mon identité. Je me dissous dans la brume. »

Henry D. Thoreau, Journal

« Comment pouvais-je le savoir si la vie ne me le disait pas? Comment pouvais-je savoir que le bonheur le plus grand était caché dans les années apparemment les plus sombres de mon existence? S’abandonner à la vie sans peur, toujours…Et maintenant encore, entre sifflements de trains et porte claquées, la vie m’appelle et je dois y aller. »

Goliarda Sapienza, L’art de la joie

« Cette façon qu’ont tous les hommes d’être toujours en chemin doit être le rêve taraudant des prisonniers et le désespoir de tous les amants fidèles. J’ai entendu dire que, dans les prisons, parmi les livres autorisés, les plus demandés étaient les cartes. Laisser errer son doigt sur une carte est le plus passionnant des romans d’aventure: toutes les aventures sont là, sans rien de fixe, tout est encore possible. Nous ne sommes pas des prisonniers et nous sommes toujours sur le chemin de notre destin. Mais quand nous nous arrêtons un instant, quand nous devons nous reposer et attendre, alors nous lisons des livres, comme ces prisonniers qui déchiffrent leur carte maculée, et nous reprenons notre marche avec d’autres qui sont aussi en marche, que ce soit Sindbad jeté par les vagues de plage en plage, ou Lovelace à cheval avec, dans sa poche, la clef qui ouvre la porte dérobée menant au parc Harlow ou Œdipe sur le chemin de Colone. Nous sommes aussi bien en chemin avec François d’Assise qu’avec Casanova. Et, au fond, rien ne nous apparaît plus étrange qu’un homme qui ne bouge pas. »

Hugo Von Hofmannsthal, Chemins et rencontres

« Un visage humain est un hiéroglyphe »

« Un visage humain est un hiéroglyphe, un signe particulier et sacré. Il y a là une présence de l’âme et il en est de même chez les animaux – regarde un buffle bien en face quand il mâche ou quand il est furieux et roule des yeux ourlés de sang, regarde un aigle et un bon chien. Dans un visage humain, il y a un vouloir et un devoir, et c’est davantage qu’un simple vouloir et un simple devoir. […] Et maintenant, depuis quatre mois, je vois les visages des vrais individus: non pas qu’ils soient dépourvus d’âme, il arrive assez souvent qu’une lueur d’âme surgisse, mais elle se dissipe aussitôt et c’est un va-et-vient à n’en plus finir, comme dans un pigeonnier, entre force et faiblesse, entre facilité et labeur, entre vulgarité et grandeur, une vraie frénésie de possibilités; et ce qui manque, c’est une pensée logée derrière tout ça, grande et impossible à formuler, une pensée toujours présente, toujours là dans les bons visages, et qui, comme un panneau indique dans le grand désordre de la vie le chemin qui conduit à la mort et même au-delà de la mort, et sans laquelle un visage n’est pas pour moi un hiéroglyphe, ou alors seulement mutilé, brouillé, profané. »

 

Lettre du retour, Hugo Von Hofmannsthal

Colline, Jean Giono

Les bêtes, les plantes, la pierre!

C’est fort, un arbre; ça a mis des cent ans à repousser le poids du ciel avec une branche toute tortue.

C’est fort, une bête. Surtout les petites.

Ça dort tout seul dans un creux d’herbe, tout seul dans le monde.

Tout seul dans le creux d’herbe, et le monde est tout rond autour.

C’est fort de cœur; ça ne crie pas quand tu les tues, ça te fixe dans les yeux, ça te traverse par les yeux avec l’aiguille des yeux.

T’as pas assez regardé les bêtes qui mourraient.

C’est fort une pierre, une de ces grandes pierres qui partagent le vent; droites depuis qui sait? Mille ans?

Une de ces pierres qui sont dans le monde depuis toujours devant toi, Jaume, la pomme et l’olivette, et moi, les bois et les bêtes, et les pères de tout ça, de toi, de moi, et de la pomme, devant que le père de tout ça, Jaume, soit seulement dans les brailles de son père.

Une de ces pierres qui ont vu le premier jour, et qui sont depuis qui sait combien, toujours les mêmes, sans changer. C’est ça qu’il faut savoir, pour connaitre le remède.

 

Colline, Jean Giono

« A peine exprimons-nous quelque chose qu’étrangement nous le dévaluons. Nous pensons avoir plongé au plus profond des abîmes, et quand nous revenons à la surface, la goutte d’eau ramenée à la pointe pâle de nos doigts ne ressemble plus à la mer dont elle provient. Nous nous figurons avoir découvert une mine de trésors inestimables, et la lumière du jour ne nous montre plus que des pierres fausses et des tessons de verre; et le trésor, inaltéré, n’en continue pas moins à briller dans l’obscur. »

Maurice Maeterlinck

L’attente l’oubli, Maurice Blanchot

« Lorsque je me tiens devant toi et que je voudrais te regarder, te parler… » – « Il la saisit et l’attire, l’attirant hors de sa présence. » – « Lorsque je m’approche, immobile, mon pas lié à ton pas, calme, précipité… » – « Elle se renverse contre lui, se retenant se laissant aller. » – « Lorsque tu vas en avant, me frayant un chemin vers toi… » – « Elle glisse, se soulevant en celle qu’il touche. » – « Lorsque nous allons et venons par la chambre et que nous regardons un instant… » – « Elle se retient en elle, retirée hors d’elle, attendant que ce qui est arrivé arrive. » – « Lorsque nous nous éloignons l’un de l’autre, et aussi de nous-mêmes, et ainsi nous rapprochons, mais loin de nous… » – «  »C’est le va-et-vient de l’attente: son arrêt. » – « Lorsque nous nous souvenons et que nous oublions, réunis: séparés… » – « C’est l’immobilité de l’attente, plus mouvante que tout mouvant. » – « Mais lorsque tu dis « viens » et que je viens dans ce lieu de l’attrait… » – « Elle tombe, donnée au dehors, les yeux tranquillement ouverts. » – « Lorsque tu te retournes et me fais signe… » – « Elle se détourne et de tout visible et de tout invisible. » – « Se renversant et se montrant. » – « Face à face en ce calme détour. » – « Non pas ici où elle est et ici où il est, mais entre eux. » – « Entre eux, comme ce lieu avec son grand air fixe, la retenue des choses en leur état latent. »

 

L’attente l’oubli, Maurice Blanchot

 

« Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. »

« Le vertige, c’est autre chose que la peur de tomber. C’est la voix du vide au-dessous de nous qui nous attire et nous envoûte, le désir de chute dont nous nous défendons ensuite avec effroi. Avoir le vertige c’est être ivre de sa propre faiblesse. On a conscience de sa faiblesse et on ne veut pas lui résister, mais s’y abandonner. On se soûle de sa propre faiblesse, on veut être plus faible encore, on veut s’écrouler en pleine rue aux yeux de tous, on veut être à terre, encore plus bas que terre. »

Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être

« Le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. De cette équation on peut déduire divers corollaires, par exemple, celui-ci : notre époque s’adonne au démon de la vitesse et c’est pour cette raison qu’elle s’oublie facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse ; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle ; qu’elle se sent lasse d’elle-même ; écœurée d’elle-même ; qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire. »

 

Milan Kundera, La lenteur

« Les Tonalités affectives »

« Battement vif du cœur, circulation plus libre du sang dans ses vaisseaux les plus fins et respiration plus libre, de même ces mouvements, accomplis dans l’inconscient, disposent le conscient à la joie, mais sont, à leur tour, stimulés quand le conscient conçoit des idées joyeuses ; on doit carrément appeler ces impulsions la joie inconsciente de l’organisme lui-même, comme on dit métaphoriquement d’une plante : elle verdit et fleurit joyeusement. »

Carus, Psyché, 1847

« Ce qu’il faut, ce serait de rester éternellement jeune, éternellement enfant:  on pourrait faire de belles choses toute sa vie. Autrement, quand on se civilise, on devient une machine qui s’adapte très bien à la vie et c’est tout. »

André Derain

« Mais quand elle aimait, des flots de luxure

Débordaient, ainsi que d’une blessure

Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,

De ce corps cruel que son crime absout;

Le torrent rompait les digues de l’âme,

Noyait la pensée, et bouleversait

Tout sur son passage, et rebondissait

Souple et dévorant comme de la flamme,

Et puis se glaçait. »

 

Paul Verlaine, extrait de Marco, Poèmes Saturniens

Hugo Von Hofmannsthal

« Il y a quelque chose de très doux dans toute rencontre solitaire, même s’il ne s’agit que de la rencontre avec un grand arbre isolé ou un animal de la forêt, qui sans bruit s’arrête et nous fixe dans l’obscurité. Je crois que la vraie pantomime érotique, dans ce qu’elle a de décisif, ce n’est pas l’étreinte mais la rencontre. À aucun autre moment le sensuel n’est aussi chargé d’âme et la part d’âme aussi sensuelle que dans la rencontre. Tout est alors possible, tout est en mouvement, tout est dissous. Il y a là une attirance réciproque, vierge encore de convoitise, mélange naïf de confiance et de crainte. Il y a là quelque chose de la biche, de l’oiseau, sombre animalité, pureté angélique, présence du divin. »

Chemins et rencontres, Hugo Von Hofmannsthal

« C’était bien une Vénus, et d’une merveilleuse beauté. Elle avait le haut du corps nu, comme les anciens représentaient d’ordinaire les grandes divinités. Rien de plus suave, de plus voluptueux que ses contours; rien de plus élégant et de plus noble que sa draperie. Quant à la figure, jamais je ne parviendrai à exprimer son caractère étrange, et dont le type ne se rapprochait de celui d’aucune statue antique dont il me souvienne. […] En vérité, plus on regardait cette admirable statue, et plus on éprouvait le sentiment pénible qu’une si merveilleuse beauté pût s’allier à l’absence de toute sensibilité.
– Si le modèle a jamais existé, dis-je à M.de Peyrehorade, que je plains ses amants! Elle a du se complaire à les faire mourir de désespoir. Il y a dans son expression quelque chose de féroce, et pourtant je n’ai jamais vu rien de si beau. »

Prosper Mérimée, La Vénus d’Ille

« Je ne voudrais pas que chaque homme ni que chaque partie de l’homme soient cultivés, pas plus que je ne voudrais que le soit chaque arpent de terre; une partie sera labour, mais la plus grande part restera prairie et forêt, ne servant pas à un usage immédiat, mais préparant un humus pour un futur lointain, grâce à la décomposition annuelle de la végétation qu’elle porte. »

Henry David Thoreau, De la marche

« Pourquoi la nature muette qui te fais signe et qui n’est que vie vécue, vie voulant à nouveau être vécue, ne devrait-elle pas, lassée des froids regards avec lesquels tu la contemples, t’attirer en elle à quelques rares moments et te montrer qu’elle aussi, dans ses profondeurs, a des grottes sacrées où tu peux ne faire qu’un avec toi qui, dehors, te sens si étrangers à toi-même? »

Hugo von Hofmannsthal, Lettres du retour

Rosa Luxembourg

« Au milieu des ténèbres, je souris à la vie, comme si je connaissais la formule magique qui change le mal et la tristesse en clarté et en bonheur. Alors, je cherche une raison à cette joie, je n’en trouve pas et ne puis m’empêcher de sourire de moi-même. Je crois que la vie elle-même est l’unique secret. Car l’obscurité profonde est belle et douce comme du velours, quand on sait l’observer. Et la vie chante aussi dans le sable qui crisse sous les pas lents et lourds de la sentinelle, quand on sait l’entendre. »

Rosa Luxembourg