Gustave Roud, Air de la solitude

Et te rappelles-tu cet autre retour, en mars ? Il semblait que le printemps s’était arrêté et repartait avec nous. On retrouvait un premier lac, la route longeait des vignes encore nues. De village en village l’air était plus doux que l’on buvait à larges gorgées, comme une liqueur sucrée et tiède. C’est une halte dans un verger, près du château qui élève contre le couchant ses tours de cendre. Tu ne dis rien, ayant aux dents la première violette arrachée à son nid de feuilles mortes. « Si nous y retournions » me propose parfois l’un ou l’autre, songeant à ces lieux jadis traversés. Que répondre ? Sommes-nous les mêmes, ces lieux sont-ils les mêmes ? Que retrouverions-nous ? Qui retrouverions-nous ? Je ne sais quelle folie m’a fait un jour interroger quelqu’un de là-bas. À chaque personnage évoqué : « Mort, mort », c’était toujours la même réponse. Mieux vaut encore être livré sans défense à sa mémoire. Si tant d’ombres que l’absence de glaive enhardit vous entraînent avec elles, qu’importe ? Quoi de plus vivant peu à peu qu’une ombre pour une ombre ? Au moment de te quitter enfin, de te demander pardon pour toutes ces vaines paroles, de te redire adieu, je sens avec une sorte d’effroi mes phrases perdre tout leur sens, et c’est toi qui me redis à mi-voix ces mots d’un poète que si longtemps j’ai répétés sans oser tout à fait les comprendre : « C’est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L’existence est ailleurs. »

Gustave Roud, Air de la solitude

En regardant le cœlacanthe nager

Le cri prend l’allure d’ondes concentriques, d’une bouche

ovalaire où gît gorge abyssale

Le cri à force de ricocher s’est élargi de siècle en siècle

depuis que nous sommes debout, depuis la marche

qui nous redressa et nous donna l’illusion de pouvoir

atteindre, pénétrer

le Royaume des cieux

La destruction était annoncée car l’évolution inévitable

Il n’y a pas de différence

entre le pas du premier Homme et le mien

entre nos deux jambes un désir s’articule,

le même qui éteignit

en suivant la courbe mortifère tracée dès notre arrivée,

le chant de temps immémoriaux

Le désir écrase, se repaît de chasse

l’Homme pour poursuivre l’antilope se mit à courir

défiant sa proie, il commença à se mesurer aux forces de la nature

Peut-être devrions nous résumer toute notre intelligence

par l’art de chasser

Nous dévorons viande, main-d’œuvre, fantasmes

corps colériques des subalternes

divertissements, vestiges de civilisations enfouies

nous tenons de nos mâchoires féroces le savoir, l’être aimé,

la confiance, la fortune

l’ignorance

Puis c’est notre propre image qui nous dévore

image contemplée sur un écran, écran de nos innovations

– chasseur chassé – cannibalisme des temps modernes

Nous buvons dans une coupe du monde, le temps d’un coup franc

le sang versé au Qatar par des travailleurs clandestins

Le cri à force de ricocher d’eaux troubles en eaux troubles

à force d’appétit insatiable

de désirs plus grands que nos ventres, plus grands que nos besoins

le cri s’est élargi

Nous pouvons chasser, manger proprement

sans tuer de nos propres mains, applaudir sans un geste

Le cri a troué nos consciences, nul ne l’a vu, nul ne l’entend

nous dansons au dedans suspendus en son centre

Le cri surgit du dessous des mers lacrymales et s’estompe

avec chacune de nos pierres tombales

Nous voulions laisser une trace, dire un dernier mot

le cri et son écho s’en chargent avant l’engloutissement

jusqu’au chant qui oubliera

en regardant le cœlacanthe nager

C’est un parfum qui maintenant lui fait peur

cogne dans le ventre

un vêtement « passé de mode », trop étroit et délavé

le tenant, elle se remue un peu devant la glace

le laisser ? Pourquoi ?

Pourquoi.

La mémoire demande à l’essayer encore

cette chansson

que le cœur et la peau fredonnent à voix basse

Ici, souffle la brise

danser

pour que le corps signe ses tissures

d’accord, mais dans la pénombre dit-elle

rassemblant quelques pièces d’un puzzle,

ce paysage est comme froissé

elle se couche sur la moquette et écoute

regard fixe pendu au plafond

les dernières notes de piano qui, la ravissent

et tendent son ombre à quelques pages jaunies

qui tournent à rebours sous les doigts du vent

Tissage

Mes mots tracés par Eric Demelis et dont il s’est inspiré pour ces dessins. J’aime énormément l’œuvre de cet artiste qui trouve sa niche quelque part sous ma peau. C’est beau, c’est dingue, c’est brut, hors normes, « horla » , pour le découvrir, c’est Ici ou .

Un livre d’artiste préparé ensemble pointera le bout de son nez !

Il faut de tout pour faire un poème,

le puant, le rance, le laid

ce qu’on repousse puis qu’on redemande

Pain perdu pour ventres creux ou ronds

Tandis que le chêne endolori

exhibe sa large plaie

je pense, le regard appuyé

contre sa blessure muette

et creuse

à l’amputation de l’artiste

qui ne cesse de redessiner sa

jambe absente, caressant

avec autant de douleur

que de plaisir

Le membre fantôme

Retour dans la neige – Robert Walser

« Les larmes d’une femme riche et avare ne sont pas moins regrettables et pitoyables et ne parlent pas un langage moins triste et touchant que les pleurs d’un enfant pauvre, d’une pauvre femme ou d’un pauvre homme ; dans les yeux d’une personne d’expérience, les larmes sont terribles, car elles sont la preuve d’un désarroi qu’on croit à peine possible. À première vue, on peut comprendre qu’un enfant pleure, mais quand dans leurs vieux jours, des personnes âgées sont poussées et acculées aux larmes, celui qui entend cela comprend toute la détresse et le caractère insoutenable du monde, et lui vient la pensée accablante et oppressante que tout, tout ce qui se meut sur cette pauvre terre est faible, vacillant, sujet à l’incertitude ; proie de l’arbitraire et de la déficience de toutes choses. Non ! il n’est pas bon que l’homme pleure encore lorsqu’il est à un âge où il peut trouver merveilleusement bon de sécher les larmes d’un enfant. »

Retour dans la neige, Robert Walser

Nymphose

Nymphose – les sens prennent conscience malgré nous puis la machine se met en marche on pense, on se rappelle, on se blottit contre, on veut s’en défaire – c’est vrai que nous sommes plantes épanouies à boire lumière, nostalgiques à boire l’eau du souvenir. Nymphose – la lente ondulation créative – le balancement : ce qui pourrait être, ce qui ne sera pas – contorsionne-toi vas-y t’as beau créer, ton dos, ton dos seuls les autres et le miroir que tu ajustes, le voient – ta voix ce n’est pas à toi qu’elle parle, ni vers toi qu’elle revient – tu couches dans ton lit mille visages inconnus, mille odeurs, mille colères – Toi aussi, tu es ailleurs – alors tu pars te chercher – en créant c’est toujours d’abord à soi que l’on tend la main. L’artiste n’a rien d’un philanthrope – Une revanche, c’est tout – On arrache la peau brûlée par le soleil, on pèle le mot jusqu’à l’égarement – jusqu’au noyau jusqu’à l’os sur lequel on cogne dur – ta peau te revient « renouvelée » comme un reproche.

Mue imaginale : trop tardive, déjà mort en devenir

L’impossible imago

Partir, en cherchant un dernier œil qui retiendrait ton désir.

L’âne et la futaie, une histoire d’enclos

Je suis passée devant cette sombre futaie où tout semblait immobile. Espace fantomatique peuplé de silences lugubres, déserté par danses des vents où nulle odeur ne se hasarde. Ici, rien ne s’envole et rien ne chante, enfin rien qui ne s’entende. Des voix venues de loin négociant la coupe rase ont percutées le train qui me traînait de banlieue à banlieue, celui où je guette sur le long trajet du retour, épuisée, la gueule de l’âne croisée une fois en contrebas sous la pluie. Rencontre surprenante, attristante mais aussi consolante. Depuis, chaque fois en passant je m’accroche à la vitre, cherchant sa complicité. Pas retrouvée. Aujourd’hui cette futaie me hante, me hantent ses arbres comme des corps qui deviendront femmes avant l’âge, avant filles, avant le premier mot dit de vive gorge, les yeux qui s’écarquillent et la découverte même de leurs corps marchandés puis pillés, donnés d’homme à homme sans ne jamais s’appartenir. Les cernes de celui qui doit bientôt tomber se comptent sur les doigts des deux mains. Nature élevée, sacrifiée pour remplir l’âtre d’un homme, l’index pointé vers le ciel. Le soliflore caché dans le coin d’une chambre renverse sa colère. Les filles n’iront plus à l’école. La terre est nue, sèche et stérile. En son ventre pourtant, de l’eau qui coule des récits, des désirs, des jouissances rêvées et dessinées sur la page sombre d’une tête et le plafond obscur d’une cuisine où des mains rugueuses s’usent à chaque mouvement. Tant de luttes silencieuses coulées, leurs épanchements transmis d’arbre en arbre sous terre où œuvrent champignons et systèmes racinaires où sifflent les arbres mères et viennent les colibris prendre dans cette eau, dans leurs becs, de quoi éteindre l’incendie qui menace, chuchote la légende en plein cœur de cette futaie où tout semblait pourtant immobile. Ces hommes creusent leurs propres tombeaux. Combien reste-t-il de véritable forêt où rien n’a été dressé pour servir ?

Le trésor des humbles – Maurice Maeterlinck

À peine exprimons-nous quelque chose qu’étrangement nous le dévaluons. Nous pensons avoir plongé au plus profond des abîmes, et quand nous revenons à la surface, la goutte d’eau ramenée à la pointe pâle de nos doigts ne ressemble plus à la mer dont elle provient. Nous nous figurons avoir découvert une mine de trésors inestimables, et la lumière du jour ne nous montre plus que des pierres fausses et des tessons de verre; et le trésor, inaltéré, n’en continue pas moins à briller dans l’obscur.

Le trésor des humbles, Maurice Maeterlinck

Paisible silence

Les Hommes font tourner les mots autour de leurs nombrils

Les Hommes doivent être le centre des mots, la racine des mots

Ils peinent à exister dans le silence sans parler, sans écrire

sans sombrer dans un vide galactique et se croire déjà mort

Les Hommes peinent à vivre sans reconnaissance, sans laisser trace

il faut bien se démarquer de la masse, peser son poids d’importance

alors ils s’épuisent à faire tourner les mots autour de leurs vies

Mais dans une grotte érémitique vit l’honnête qui saura expirer

les deux mains jointes, embrassant l’espace qui sait son être

désintéressé, répandu en poussières d’étoiles

où clignent ses yeux vifs

qui ont tant dit à tout ce qu’il touchait véritablement du cœur

Terra nullius

Qu’ont-ils tous à vouloir posséder

un appartement, une voiture, une maison ?

la propriété me fait horreur tout autant que ces crédits bancaires

qui dictent ensuite les choix de vie de ces pauvres idiots

le couteau sous la gorge

à genoux devant leur désir de « réussite »

devant leur minable ambition de grandeur ratée

à vouloir posséder un jardin ?

con-forme à l’ensemble bien taillé

moi les enclos, petits ou grands m’ennuient

je m’y assiérais cinq minutes et puis ?

et puis je voudrais l’enjamber, voir au-delà

parcourir les vastes champs, les terres qui me dépassent

aussi libres que mon esprit

Les grands espaces laissent autant de place à la solitude

qu’à la rencontre et au partage

La parcelle que je me tue à cultiver est sous ma peau

quant à la nature, je l’aime sauvage, farouche

inexploitée

ne comptant que sur elle-même, là elle est belle, brute

et surprenante

je veux seulement la traverser comme je traverse la vie

Marcher en forêt entre monts et vallées

ou le long du mugissement des vagues

voilà de quelle manière je cultive mon jardin et que ce jardin cultive

mes plaisirs et mes combats

Car si je m’émerveille devant ce ruisseau qui ondule au flanc

de la montagne, ne serait-ce pas lâche

de le laisser agoniser entre les mains d’autres Hommes ?

Ne deviendrais-je pas à mon tour ce que je fuis :

un exploiteur

un pilleur de beauté ?

C’est un beau jour de printemps

dont les bourgeons à présent, se méfient

Tu cherches une pensée qui ressemble à cette lumière

à laquelle t’accrocher

quelque chose de vif, bleu comme l’air

une marche pleine d’élan qui changerait

le mouvement de tes lèvres

Mais tu restes amputée d’on ne sait quoi

Bien-sûr t’aurais pu t’accouder à la fenêtre

et regarder, rêveuse, le temps passer

mais tu préfères celle qui s’ouvre au cinéma

la loupe de son entre-deux sommeils

Pas une espèce qui n’ait autant besoin d’amour

amour édificateur et destructeur

Elle regarde désarmée ses écrits

qui resteront inachevés comme toute histoire

d’amour

que pourrait-elle y ajouter ?

rien qui ne dise, rien qui ne

dise la fin, ni ne trace la continuité des lignes

de la main

Les mots sont aussi plats que cet écran où les lire

faut les rembourrer, les articuler comme un pantin

la poésie, elle, inverse tête et jambes

pour mieux dessiner les contours

de l’informe

les paumes qui restent vides

et la tête qui se demande

L’amour pour que

tout tremble

avant l’expiration

Peu importe la chute, aimer

croient-ils

Les Hommes sont fous d’amour

si seulement !

non

les Hommes sont fous de leurs images

c’est bien là,

la déraison

La toupie – Franz Kafka

Un philosophe traînait toujours là où des enfants jouaient. Et quand il voyait un garçon qui avait une toupie, il était tout à coup aux aguets. Dès que la toupie se mettait à tourner, le philosophe la suivait pour l’attraper. Peu lui importait que les enfants se mettent à crier et essayent de le tenir à distance de leur jouet, il était heureux tant qu’il pouvait saisir la toupie encore en train de tourner, heureux juste un instant, car déjà il la jetait par terre et s’en allait. Il croyait en effet que la connaissance de chaque petite chose, ainsi par exemple une toupie en train de tourner, suffisait pour connaître la totalité. C’est pour cela qu’il ne s’occupait pas des grands problèmes, du temps perdu à ses yeux : si la plus petite chose était vraiment connue, alors tout était connu, c’est pourquoi il ne s’occupait que de la toupie qui tournait. Et à chaque fois que les enfants se préparaient à faire tourner la toupie, il avait l’espoir que cela allait marcher cette fois-ci, et quand la toupie se mettait à tourner, il se mettait à espérer en courant essoufflé après elle qu’il atteindrait la connaissance. Mais quand il avait le stupide morceau de bois dans la main, il était dégoûté, et les cris des enfants qu’il n’avait pas entendus jusqu’alors et qui lui arrivaient tout à coup dans les oreilles le chassaient de là, chancelant comme une toupie sous des coups de fouet maladroits.

La toupie, Œuvres complètes – Franz Kafka

Rentrer les griffes

Il fixa un instant le tube qui lui recourberait les cils

suspendu au dessus du lavabo il se dit qu’il faudrait pleurer

un bon coup avant d’enfiler mascara et rouge à lèvres

j’y vais, j’y vais pas –

mais il retint le tout et souffla fort sur le pinceau qui recouvra

le miroir d’une poudre anthracite

pourvu que les larmes ne fuient pas encore

entre les cuisses de ce vieil homme

il redoutait aussi les haut-le-cœur à contenir

d’autant plus forts quand il pensait à son village, à son pays

aux visages qui lui étaient familiers

Résonna la voix de la grosse lulu

sa voix macérant dans du rhum et qui gueule « il y a qu’les pauvres

que la tristesse ne dégoûte pas mais ces arsouilles n’entrent pas

dans la maison n’ont même pas un sou pour qu’tu leur caresses

rien que les cheveux »

Les autres avaient toujours le sourire

comment faisaient-ils ?

Si seulement on savait stopper les hémorragies, pour le moment

on compresse, on appuie fort au point de saignement

on comprime, on se déhanche au son d’une musique assourdissante

on s’ennivre, on se transforme en fauve, ça transfigure

le temps d’une nuit, rentrer les griffes, bomber les lèvre

faut que ça brille, faut que ça…ça te plaît mon chou qu’il dit en léchant

le coin de sa bouche

d’une voix à peine reconnaissable

Fouilles

Fouille, fouille les entrailles de la terre, celles du ciel, les mêmes dit un mystérieux écho fouille pour que deux mains s’atteignent, pour que deux phrases en lambeaux se rejoignent, tes mains enfouis-les là où le temps ne va plus, où la raison se cogne contre le noyau dur, un abricot on dirait un abricot défendu puisqu’ici les mots englobent le vide. Touche atteint l’enclave qui nous lie, reconstitue pièce par pièce le corps de notre pauvre condition, cours dans une direction puis dans l’autre en suivant les marées et la main de la lune qui ralentit la rotation. Car nous tournons, tu sais bien nous tournons autour du vide, genoux à terre, mains qui écrivent, air d’opéra Sovra il sen la man mi posa chante la Callas, bouchent avides de s’emplir de voix, reproduction en masse, se suivre et réussir sont dans l’ADN avec ses déchets qui subsistent en flottant dans l’espace. Le noyau est toujours dur et la raison s’y cogne encore. L’enfant dit ne touchez pas à la lune ! l’enfant ne cherche qu’à inventer. Cosmonaute aux mains ocres et noires d’illusions laisse surgir ce que tu cherches : question après question pour marcher à reculons d’autant plus doucement, tu n’iras pas plus loin. Tu n’iras pas plus loin que la mort.

Le bois est bleu, tout bleu

Le bois est bleu, tout bleu, je l’ai colorié ainsi. Il y a un cimetière à sa lisière, un modeste cimetière que borde un ruisseau. Ici se rend à l’aube sous d’épaisses couches de brume une petite fille venue saluer les âmes endormies. L’enfant ne dépasse pas la plus haute stèle, sa peau laiteuse et ses yeux Aigue-marine qui évoquent le miroitement de l’eau contrastent avec sa chevelure obsidienne noire volcan. Il n’y a pas de porte et quelques pierres posées en guise de muret enserrent les trente âmes qui se tiennent compagnie dans l’oubli. En fermant fort les yeux elle lit les noms sur les pierres alors ses cils se recouvrent de poussières et des chants d’oiseaux descendent des cimes. Les aulnes qui veillent sur l’eau s’étirent, s’élèvent, étendent leurs ramifications et prennent la forme de longs sentiers menant au ciel. Une fois l’appel fait, elle dépose à chacun un trèfle pourpre d’oxalis. Les noms de par leurs formes sont tous associés à un animal. Odette, Rémi, Yvan, Juliette sont biche, renard, aigle, grenouille. Tous sont nés du cœur qui est dans sa tête comme elle dit car si l’on regarde bien, les pierres enracinées de manière chaotique penchées de fatigue ou fièrement dressées, sont seulement drapées de mousses et de lichens aux couleurs si vives qu’elles serpentent entres les feuillages de la sylve et viennent séduire qui se perd dans cette contrée. Sur les pierres, nulle lettre esquisse les traits d’un visage ou d’une histoire. Les stèles reposent ici comme des épaves dans les abysses du temps. À mesure que l’enfant fait don de ses fleurs cueillies en chemin, chaque âme se lie à un nuage comme un cerf-volant. Puis elle vérifie en maîtresse soucieuse de ses élèves que chacun a retenu la leçon de la veille ; et si ce n’est pas le cas elle brandit la menace qui suscite toujours la crainte : couper le cordon et les laisser filer à tout jamais noyés dans les grosses vagues qui s’agitent au-dessus. Ici c’est son royaume, tout est paisible loin de la fureur des grands. Les chats sauvages aiment y venir, d’ailleurs c’est en suivant l’un d’entre eux et sa portée qu’elle a découvert ce doux refuge, un jour d’été où la pluie donnait la cadence. Les petits étaient abrités sous Ysé, le cerf, la plus gracieuse et la plus rêveuse de toutes les stèles que soulève une racine qui s’accroît et bleuit jour après jour défiant le bruit des sirènes, des usines et du train aérien que l’on devine contourner la banlieue…

Je suis une force du passé – Pier Paolo Pasolini

Je suis une force du Passé
Tout mon amour va à la tradition
Je viens des ruines, des églises,
des retables d’autel, des villages
oubliés des Apennins et des Préalpes
où mes frères ont vécu.
J’erre sur la Tuscolana comme un fou,
sur l’Appia comme un chien sans maître.
Ou je regarde les crépuscules, les matins
sur Rome, sur la Ciociaria, sur le monde,
comme les premiers actes de la Posthistoire,
auxquels j’assiste par privilège d’état civil,
du bord extrême de quelque époque
ensevelie. Il est monstrueux celui
qui est né des entrailles d’une femme morte.
Et moi je rôde, fœtus adulte,
plus moderne que n’importe quel moderne
pour chercher des frères qui ne sont plus.

Pier Paolo Pasolini

Traduit de l’italien par Olivier Favier. Extrait de Poesia in forma di rosa, Garzanti, Milano 1964.

Sublime, peut-être

Un mot – sublime – peut-être, mis sous vide, vendu aux rayons frais avec les autres viandes, prêt à être haché. Il lui dit t’es folle t’es folle elle secouait la tête au son des percussions que produisait sa voix folle folle folle sortaient par la bouche du chamane assis près de la flamme montante qui brûlait dans son ventre, une énorme bouche abyssale avec des dents aiguisées la faisait danser frénétiquement. Ses cheveux, de si longs cheveux ébènes transmis de génération en génération lacéraient ses pommettes mais aussi, tout son corps sanguinolent. Elle frotta ses paupières, du sperme lui coulait des yeux, brouillant sa vue. Il tenta de se réintroduire par la bouche pierreuse. Là s’érigeait l’art funéraire, avec une urne au beau milieu. Mais personne ne le sut.

Folle, à présent c’est elle qui répétait ce mot comme pour s’exiler, se perdre en forêt. Elle aimait chaque courbe de ses lettres caressantes qui serpentaient le long de sa peau, chaque bruissement de langue dans les fougères de son palais. Il avait quelque chose de vertical ce mot, de vertigineux, folle-arbre se dressant jusqu’au ciel, elle pourrait atteindre son bleu tendre à mains nues en se hissant à sa cime, en se frottant à l’écorce mouillée. Elle irait vers l’ultime refuge. Peu importe si elle tombait. Elle sourirait tout du long aux côtés des oiseaux chanteurs.

Home – Warsan Shire

Personne ne quitte sa maison à moins

Que sa maison ne soit devenue la gueule d’un requin

Tu ne cours vers la frontière

Que lorsque toute la ville court également

Avec tes voisins qui courent plus vite que toi

Le garçon avec qui tu es allée à l’école

Qui t’a embrassée, éblouie, une fois

Derrière la vieille usine

Porte une arme plus grande que son corps

Tu pars de chez toi

Quand ta maison ne te permet plus de rester

Tu ne quittes pas ta maison si ta maison ne te chasse pas

Du feu sous tes pieds

Du sang chaud dans ton ventre

C’est quelque chose que tu n’aurais jamais pensé faire

Jusqu’à ce que la lame ne soit

Sur ton cou

Et même alors tu portes encore l’hymne national

Dans ta voix

Quand tu déchires ton passeport

Dans les toilettes d’un aéroport

En sanglotant à chaque bouchée de papier

Pour bien comprendre

Que tu ne reviendras jamais en arrière

Il faut que tu comprennes

Que personne ne pousse ses enfants sur un bateau

A moins que l’eau ne soit plus sûre que la terre-ferme

Personne ne se brûle le bout des doigts

Sous des trains

Entre des wagons

Personne ne passe des jours et des nuits

Dans l’estomac d’un camion

En se nourrissant de papier-journal

A moins que les kilomètres parcourus

Soient plus qu’un voyage

Personne ne rampe sous un grillage

Personne ne veut être battu

Pris en pitié

Personne ne choisit les camps de réfugiés

Ou la prison

Parce que la prison est plus sûre

Qu’une ville en feu

Et qu’un maton

Dans la nuit

Vaut mieux que toute une cargaison

D’hommes qui ressemblent à ton père

Personne ne vivrait ça

Personne ne le supporterait

Personne n’a la peau assez tannée

« Rentrez chez vous

Les noirs

Les réfugiés

Les sales immigrés

Les demandeurs d’asile

Qui sucent le sang de notre pays

Ils sentent bizarre

Sauvages

Ils ont fait n’importe quoi chez eux et maintenant

Ils veulent faire pareil ici »

Comment les mots

Les sales regards

Peuvent te glisser sur le dos

Peut-être parce leur souffle est plus doux

Qu’un membre arraché

Ou parce que ces mots sont plus tendres

Que quatorze hommes entre

Tes jambes

Ou ces insultes sont plus faciles

A digérer

Qu’un os

Que ton corps d’enfant

En miettes

Je veux rentrer chez moi

Mais ma maison est comme la gueule d’un requin

Ma maison, c’est le baril d’un pistolet

Et personne ne quitte sa maison

A moins que ta maison ne te chasse vers le rivage

A moins que ta maison ne dise

A tes jambes de courir plus vite

De laisser tes habits derrière toi

De ramper à travers le désert

De traverser les océans

Noyé

Sauvé

Avoir faim

Mendier

Oublier sa fierté

Ta survie est plus importante

Personne ne quitte sa maison

Jusqu’à ce que ta maison soit cette petite voix

Dans ton oreille

Qui te dit

Pars

Pars d’ici tout de suite

Je ne sais pas ce que je suis devenue

Mais je sais que n’importe où

Ce sera plus sûr qu’ici


Warsan Shire

Cosaque

Tu n’arrives plus à dire alors tu pars chevaucher la steppe

jusqu’à ce que le silence tombe en poussière

à force de grands galops de patience qui secouent ta peau

cravachent l’abattement, les mots peu à peu

rejouent leur clapotis

d’ombre et de lumière selon le balancement des feuilles d’un saule

pourrait-on dire, mais ici tout se tâte à l’envers de la peau, dans

un espace cosmique où l’astre-œil, sonde, navigue en orbite

Cosaque sent son cheval battre moins fort des sabots,

le vent venir, siffler sa symphonie comme une grande marée

et là encore Cosaque tu réclames la déferlante, tu ne veux pas

juste la regarder, tu veux qu’elle t’emporte, qu’elle ronge de son sel

ta moelle

T’as bien fait de marcher sous la pluie et de ne pas attendre

que l’averse passe Cosaque des grandes métropoles

où se courbent les servants du pouvoir, les valets de grandes

propriétés dont ils se targuent, tu sais ceux qui pensent

qu’ils font tourner le monde à coups de yeux arrimés à la bourse

tandis que tu te prosternes devant la graminée

étendard d’une solitude humée à pleins poumons

aucune dette, ni descendance ou amour du superflu

ne t’enchaînent et tu veilles à ta liberté de penser

fortune que ne convoitent même pas ces hommes aux âmes

marchandées, délabrées

Tu marches et le vent te suit, laisse sur son passage des traînées

de voix d’ailleurs que tu connais bien

la mémoire est une chambre magmatique

que le vent porte en coulées sur ses épaules vagabondes

en simple passeur d’odeurs

L’ombre qui se penchait n’est déjà plus

et la maison abandonnée que tu fuyais croule

sous le bleu du ciel

Il est temps pour toi de rentrer, de t’asseoir et d’écrire

d’habiter ce qui tombe en ruine

Te voilà épris d’une fissure dans la terre

Imiter l’oiseau serait bien pauvre

ce qu’il m’offre ce n’est pas le vol

c’est le geste, quand mon regard s’accroche

à l’aile, je ressens

le plus grand des vertiges

Écrire, voilà ce que m’offre l’oiseau

à hauteur d’Homme, à cœur siamois

louvoyant dans nos profondeurs célestes

Fou de Bassan qui s’élançe du haut d’une falaise

plonge en piqué pour saisir les mots

qui nourriront les entrailles d’un poème

La rivière, quand je la longe

La rivière, quand je la longe

c’est l’horizon d’une mer qui s’ouvre à moi

chaque pas fait vague, remonte le corps

et serpente autour de la pierre chaude de l’âme

dessous laquelle se cachent les petits poissons

d’argent que l’enfant revenu, attrape

à mains nues

Ici le vent est de patience

et la patience se meut en jeu

Ce qui a été semé n’est pas cailloux mais exuvies

que nos créations veulent revêtir

une dernière fois, chahutées

par les remous d’un saut

celui d’un poisson qui nous échappe

Je lui dirais glisse-moi encore des doigts

Je veux qu’on marche ensemble

Journal d’un manœuvre – Thierry Metz

25 juillet. – Il fait chaud à ne pouvoir dormir. Les matins commencent tôt et avec l’habitude… Je me suis levé avec le coq pour réveiller un liseron près du grillage puis j’ai marché pieds nus vers d’autres herbes. Pas de jardin ici, rien d’entretenu, aucune fleur savante, domptée. Pour quoi faire ? L’ortie géologue est partout; ce qu’elle sait de la terre et des autres plantes : il suffit de lui demander. Mais demander provoque sa morsure, qui fait rougir, qui brûle. Le manœuvre ne sait désigner que la friche, c’est là qu’il travaille avec les éléphants, les pelleteuses – avec les mots d’une préhistoire. Qu’irait-il faire, pour l’instant, dans un jardin?

J’écris dans l’ortie, pas dans une rose. Pas encore mais j’y viendrai. La prochaine étape, si elle a lieu : c’est le tournesol.

Journal d’un manœuvre – Thierry Metz

L’éphéméride

Embrasser chaque parcelle de temps, ralentir, ralentir toujours plus le pas même sous ce ciel gris qui tombe sa pluie et que mon visage accueille comme une tendre parole. Et si tout ces ciels qui se succèdent, qui se meuvent et changent imperceptiblement n’étaient pas le miroir de nos corps ? Et que dire de la brume dont certains pensent qu’on n’y voit rien ? Des effluves de brumes plein nos voix, nos mains, nos mémoires, des effluves de brumes plein nos pas, nos draps, nos désirs, plein nos amours, nos regards. J’ouvre la bouche, mes mots sont eux aussi enrobés de brume. C’est vrai, on n’y voit rien. C’est pourquoi je t’aime. D’ailleurs, pourquoi toi et non elle ? Pourtant, rien n’est plus éloquent que la brume qui me met à nu comme ce poème écrit la veille, la brume qui dévoile les peurs et brouille le cadran. L’éphémère, tiens, les poètes fêtent l’éphémère, n’y a-t-il pas plus éphémère que ce corps blanchâtre ? Je n’ai pas trouvé d’élément plus semblable à nos existences. C’est pourquoi je l’aime. Ralentir le pas, je disais donc, ralentir le pas. C’est grâce à la lenteur que les sensations affluent, qu’une pensée germe. Qui donc croirait que vivre vite, c’est marcher lentement ? Et que nos croyances s’effeuillent avec l’éphéméride ?

L’isolement, Alphonse de Lamartine

Rêverie, Taïwan, argentique, 2019

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

Fers de la chair

Il fait les cent pas, le corps oblong courbé par le plafond trop bas, il tourne en rond dans la pièce circulaire recouverte de miroirs mais lorsque, hésitant, il avance sa main vers l’une des innombrables poignées, c’est sa propre main qu’il rencontre squelettique et froide. Tout est clos. Il y a bien des clés sous formes de lettres visqueuses dégoulinant de rouge mais elles sont dans son dos et se dérobent en riant dès qu’il se retourne. Quelles voraces ! Elles auront ma peau ! Peau qu’il palpe frénétiquement tout en refaisant les cent pas circulairement, sa chair qu’il voudrait maintenant mordre pour mettre à vif les dédales qui s’y cachent. Par quel vaisseau de secours sortir ?

Fers de la chair

Fers de la chair

qu’il répète se frappant le ventre, la poitrine, les épaules tout en titubant et en accélérant le pas, voilà qu’il se met à courir, il rêve d’être lambeaux, de rompre tissus et muscles, de décomposer les gestes qui se reproduisent infiniment devant lui. Il se secoue, tourne sur lui-même, crie pour tenter la fuite en se hissant au sommet des cordes vocales.

Boîte crânienne

Cage thoracique

Boîte crânienne

Cage thoracique

Vous mots-dîtes l’enfermement !

Les miroirs, ils pourraient les fendre d’un coup de tête, mais les murs qui les soutiennent ?

Haletant, il s’assoit au centre de la pièce, scrute farouchement les pupilles noires qui le scrutent. Il les questionne en haussant les sourcils, voudrait leur faire comprendre qu’il ne leur veut aucun mal mais c’est qu’à force de regards elles s’élargissent, se déversent sur toute la surface des miroirs, lui vient l’idée de plonger tête la première dans ces fonds abyssaux.

Boîte crânienne

Boîte crânienne

qu’il répète en nageant dans une curieuse salle des machines saluant globules rouges et globules blancs, glisant sur des toboggans de veines et d’artères, à chaque Boîte crânienne prononcé une boîte apparait dans la boîte, ce petit jeu lui plaît beaucoup. Maintenant il est serein, il se repose souriant, blotti dans une grotte près du cœur. Il aime son battement, le lèche, lui chuchote qu’il l’aimera toujours et s’excuse de ne pas lui avoir trouvé une partenaire avec qui battre, danser le tango. Nous deux c’est pour la vie qu’il lui dit.

La vie ? répond le cœur dans un coup de tonnerre mais tu n’aimes que moi, vaurien, égoïste, pisse-froid ! Hors de ma vue, hors de ma vue fesse-mathieux !


Monsieur ? Monsieur ? Ne me donnez pas des coups d’épaules, monsieur, nous allons fermer, la séance est terminée.

Fesse-Mathieux qu’il baragouine agité, les paupières closes, le front moite.

Fesse-Mathieux

– Qu’est-ce qu’il dit ?

– J’sais pas : « fesses » « mathieu » « fesses »

– Encore un sodomite, allez hop ! Vire-le d’ici !

Les mains flâneuses