Le membre fantôme

Tandis que le chêne endolori

Exhibe sa large plaie

Je pense, le regard appuyé

Contre sa blessure muette

Son creux, le nôtre charnel

À l’amputation de l’artiste

Qui ne cesse de redessiner sa

Jambe absente, caressant

Avec autant de douleur

Que de plaisir

Le membre Fantôme

Un manque

Le contour du vide

Ce lieu qui me rêve

Ne me dites pas qu’il n’est pas

Ce lieu qui me rêve

Qui palpite

Au creux des paumes brûlantes

Sous les paupières où il a fait

Son lit et l’herbe

Où j’ai posé ma tête

Dans mes jambes

Qui ne marchent pas

Vers

Mais

Avec

Dans l’oreille qui se plaît

À entendre le bruit de mes pas

Les cailloux foulés par le temps

Par son poids

 

Ne me dites pas qu’il n’est pas

Ce lieu qui me rêve

Qui me souffle

Dans un vent déraisonnable

Il remonte mon sang

Par le courant des colères

Des orgasmes, des ivresses

Jusqu’aux tempes baisées

Par un chant d’horizon

Où se couche la patiente

Et indivisible

Lumière

 

 

S’il fallait que chaque chose qui existe

Soit palpable

Quelle valeur aurait un regard?

 

Ne me dites pas qu’il n’est pas

Ce lieu qui me rêve

Je voudrais juste

 

Qu’on y marche ensemble

Délicatesse

Il est des mots que l’on voudrait étreindre

À plein poumons

 

Délicatesse

 

Baiser chacune de vos formes syllabiques

La nonchalance de votre démarche

Vos courbes élégantes, votre front tiède et timoré

Vos lèvres rose d’aube et novices, la dentelle de vos pieds

 

Délicatesse

 

Sentir votre parfum de patience glisser entre mes doigts

Le long du cou et l’ultime caresse à la langue bifide prise par le haut

Par le bas dans une légère brise, le sifflement qui tinte

L’embrasement dans le noir de l’oeil et la bouche abysse

Sur le drap du poème taché de rouge aux lents, lents, lents délits…

 

Délicatesse

 

Refaire votre corsage

De louanges en combats

Poète

Toi qui loue la nature, ne lui fais pas tant de courbettes

Entends comme elle se rit de toi qui ne la vois qu’à moitié

Évertue-toi à l’imiter

La nature n’est ni soumise, servile ou docile

Prends la mer, vois qu’elle ne se plie à aucune volonté

Poète

Ne te confonds plus en caresses et flatteries

Incarne ta plume, brandis le poème qui lui ressemble

Qui bouscule, rugit, brûle, déferle mais enfin

Quand il s’agira de la défendre, ne sois pas lâche, sois lui fidèle

Lève-toi

Car les belles œuvres n’écrivent pas l’Histoire

Psaume – Paul Celan

Personne ne nous pétrira de nouveau de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire que nous voulons
fleurir.
À ton
encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes et
resterons, fleurissant:
la Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Avec
le style, lumineux d’âme,
le filet d’étamine, ravage de ciel,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l’épine.

Psaume, La rose de personne – Paul Celan

Le café coule

Le café coule

Exhalant un parfum

Voluptueux, envoûtant, voyageur

Les murs s’en imbibent

Je les vois même suer

La caresse est chaude et légère

Dans l’épaisseur du silence

Le temps se dilate

J’attends

 

Tout prend sens

Me voilà témoin de confus bavardages

Le tabouret m’hèle

Le phono sanglote

Et les fleurs séchées semblent

Être lourdes de reproches!

Et moi, dans ce silence

Impossible de me planquer

À l’intérieur, c’est un grand boucan

Qui se réjouit enfin d’être entendu

Tous exigent de l’attention

Un peu d’amour

 

Alors j’écoute

Après tout,

Le café coule

Germination

Mon pied, sa plante lente

Qui dans l’usure du pouls

Croît jusqu’au sommet du crâne

J’y vais d’abord mains nues

Tout en marchant, remue

Terre et ciel

Au fin fond du ventre

Parfois par impatience

Je prends entre mes doigts

Une bêche à dents

Qui très vite tombe

Désappointée

La marche est une question

De patience

Mais enfin, voilà qu’elle

Me démange la main

Soulève avec ardeur

Derme, épiderme

Ses poils racinaires

S’agitent, une graine

Demande à voir le jour

Il faudra attendre encore

Pour que naisse le poème

Perce la tête et éclose

Une fleur comme un oiseau

Car ne vous fiez pas

Aux apparences

L’écriture est verticale

Elle ne vous laisse entre les doigts

Qu’un fulgurant envol

 

Et la place de l’absence

L’âme nomade

J’ai l’âme nomade

Disputée par les pôles

Elle va, la bouche béante

De solitudes en transes

Des coeurs, de neiges en

Déserts brûlants, avec des veines

Bleues touareg qui lui procurent

Toutes sortes d’alcools

Elle n’a d’autres pains que ses désirs

Transporte sur son dos sa yourte

De clairs et d’obscurs

Elle improvise au jour le jour

Sa danse, invente ses oasis

La nuit dit-on, elle brame

Dans des orgies de vents

Fêtant Bacchus et Diane

On dit aussi qu’elle va nue

Sans principes

Ou s’habille de terre

Les seins sales et moqueurs

Pour que s’outrent et fuient

Les biens-pensants

L’âme nomade ne sait rien

De ce qui l’attend

Elle va

Sans apprivoiser sa marche

 

Chutes

Après

Envols

 

Elle fait l’amour aux vents.

 

La dolce Vita

Vous l’aviez dit, il n’y aura pas de rappel. Aline serait pour la fin. Il est des artistes, des chansons qui vous laisse le coeur tremblant, comme une rencontre amoureuse . C’était le 3 février 2017, à la salle pleyel, les premières notes de la Dolce Vita, un regard me perce. Après ce concert je m’étais promise d’assister au prochain, tant le voyage avait été puissant, unique, l’une de mes plus belles sensations musicales. L’art, le grand art qui vous transcende. Une voix délicate, voluptueuse, aérienne pour une envolée poétique vers l’ailleurs. L’ailleurs, le vôtre. Des compositions innovantes, éclectiques, toujours fidèles à votre style. En vieillissant, votre voix est devenue plus belle et frêle, arrivée à maturité comme un alcool précieux que l’on voudrait garder en bouche.

Vestiges du chaos, vous aviez dit Vestiges du chaos…Marchons- y, maître de la Délicatesse, je vous donne le bras.

Lire la suite La dolce Vita

Quand finira la nuit?

S’il suffisait comme cette plante

De se gorger d’eau et de lumière

Puis d’attendre

Mais la nuit, qui rampe et vous assiège

Répand son écho assourdissant

Une sentinelle fait les cent pas

Quand les veines atrophient

Étranglent

Les sources bouillonnantes de désirs

Utopie n’est pas qu’un mot

N’est pas chimère, ni illusion

Avez-vous une fois tenu l’amour dans vos poitrines?

Un monde sans amour, c’est l’enfer

Il n’y aura d’utopie sans colère, sans délivrance

Une sentinelle fait les cents pas

 

Quand finira la nuit?

 

Est-ce….

Adossée contre

L’écorce du silence

Je brode du regard

Puis de mes mains

Mon indocile

Langage

Écrire

Pour se taire

Étendre ses racines

Dans des murmures

De lumières

Pour que la sève

Coule – tenace

Sereine d’être

Rien ne peut

Élaguer mes voeux

Je m’étendrais

À perte de raison

Vêtue d’encre

Noire

Est-ce

La robe d’une demoiselle

Les ailes d’un aigle

Qui tournoyant

Dans ce ciel blanc

Semble brandir sa voix?

Promesse de néant

Aller, au bout

Du

Monde

À l’extrême de soi

Nourrir le cri

Lui tendre nos

Chairs qui bataillent

Tenir le soleil

Entre les yeux

Jusqu’à

L’embrasement des os

La démence du sang

L’anéantissement

Au plus profond des gorges

Pendant que l’aigle glatit

Plane, triomphant

Portant nos ombres

Dévoreuses de vents

L’éclair qui nous écartèle

Avoue

Que la poursuite effrénée

D’orgasmes est une

Recherche d’éternité

 

Une promesse de néant

L’odeur du pain grillé

Quelques bruits timides

Les gestes sont lents, encore happés

Par la nuit

Là, le banal s’installe

Des mots, souvent

Les mêmes

Certains racontent leurs rêves, d’autres se querellent

Car comme chaque matin, elle n’a pas faim

Le petit a fait un cauchemar, du beurre

Il n’y a plus de beurre

À l’éveil chacun est encore tout entier à lui-même

Le banal et son sein

Boire le lait à la mamelle de la vie

Se rafraîchir tout nus dans la rivière que l’on croise

Le banal croit-on

Loin de ceux que l’on aime, on repense à ces mots

On les cueille avec nostalgie comme d’insignifiantes fleurs

Sauvages dans un temps en jachère, aussi précieux

Que la rosée, vers laquelle on tend la langue du souvenir

Le banal est toujours extraordinaire

Car qui peut prévoir, que demain

Nous verrons ensemble, le soleil se hisser?

 

Plongé dans le noir, on y voit toujours mieux dans sa tête

Voyez-vous, rien n’est ordinaire

Ni même l’odeur du pain grillé

Où l’on se niche, au chaud

Comme sur le ventre d’une mère

Nul besoin de savoir dire

(je t’aime)

 

« Du beurre,

Il n’y a plus de beurre

 

Tu ne finis pas ton café? »

Saveurs de juin

En cet après-midi de juin

La cerise noire répand son jus

Sur les langues, les doigts, les lèvres

Gourmandes, le vent désiré empoigne

Les corps et de ses mains indiscrètes

Sculpte, cuisses, seins, ventres

Des femmes trahies par de amples habits

Seules la brise et la sueur dégoulinant

Sur nos chairs nous habillent, et pour peu que l’amour

S’en mêle, on se laisserait renverser par le soleil

Le cou tendu comme un désert interdit

« A voir et à rêver »

Ma plume mentionnée par Georges Cathalo sur le site de la revue Décharge.

Sur les territoires encombrés de la poésie contemporaine, Patrice Maltaverne n’est plus un amateur. Depuis longtemps, il a su délimiter son domaine avec des frontières invisibles, grâce à une revue qui existe depuis 2004, une maison d’édition (Le Citron Gare) ainsi qu’une « diffusion parasitaire sur internet » avec pas moins de 4 blogs dans lesquels il fait montre d’une sacrée connaissance de l’actualité. Avec Traction-Brabant, il poursuit un « vœu de jeunesse » où se croisent des choix personnels, une organisation foutraque et une belle constance dans la gestion d’une revue. Pour ce numéro, on relèvera quelques originalités avec les écrits de Samaël Steiner, Angélique Condominas, Pierre Bastide et Marine Giangregorio. En ces temps de poétiquement correct, Maltaverne ose tout ou presque et c’est tant mieux pour celles et ceux qui auront la curiosité d’aller y voir de plus près.

Et pour découvrir l’audacieuse revue Traction-brabant, c’est ici!

Les mains flâneuses