Le bel amour

La première fois qu’il vit Louisa, il l’écoutait dans un coin du cercle sans ciller et tout en la tenant du regard il se dit, nous vieillirons ensemble. Maintenant qu’il découvrait cette vallée à la beauté inépuisable, ce même sentiment lui revint, il pensa c’est ici que je veux mourir dans la lente respiration des saisons, dans le déploiement de chacune qui va des premiers pas au dernier râle, sous le torse du vieux roc où s’ébattent la nuit venue, les astres, à l’ombre du chêne foudroyé près de sa poitrine ouverte où semble bruire des ailes et s’échapper des craillements. Venir m’asseoir au crépuscule sur ce banc contempler la rivière qui frémit en contrebas, c’est une ivresse qui n’est pas monnayable. C’est ici que je veux vivre, où la main d’un ami retrouvé se tend.

L’ancolie, Jean-Loup Trassard

Sur l’espace blanc lisse qui devant ne cessait de commencer à ses pieds, il était en apparence libre, mais pour chaque pas cherchait une direction nécessaire, s’efforçant de serrer au plus près l’itinéraire qu’il ressentait comme juste et ne découvrait que par bribes. Et celui-ci encore ne le conduisait point au lieu où il croyait aller, mais un peu à côté, car l’inconnu ne pouvait être là où, même vaguement, il l’avait rêvé. Il se voulait de ceux qui, revenant hirsutes, solitaires, sans bruit, rapporteraient des limites du monde, fourrure contre fourrure, ces preuves tendues à plat, séchées, sauvages, avant de disparaître encore vers on ne savait quoi, régions que leurs pas dessinent.

Sans doute était-ce parce que jamais il ne savait jusqu’où il parviendrait que l’émerveillait tant la première neige. Au rebord en zinc de la fenêtre elle suspendait le pont, une fois de plus, vers ailleurs. Blancheur à d’autres peut-être trop large, dont l’aridité lui donnait immédiatement envie de s’élancer. Et bien après, tandis qu’il approchait des terres décelées, inventées au-delà de ses voyages précédents et qu’il croyait splendides giboyeuses infinies, sans même être certain de les atteindre tout à fait, mais quand la ligne du sol ou la silhouette des arbres présentaient une différence infime, suffisante pour qu’il en remarquât l’étrangeté, il admettait qu’en cette dérive au travers des hangars, entre les troncs et les fossés, sur la berge courbe des étangs, sous les racines arrachées, il n’avait pas emprunté non plus exactement les voies qu’alors il croyait prendre.

Depuis longtemps, sans trop de crainte, il avait dépassé l’ancien petit cimetière. Tombes à peine repérables où chaque croix était descellée bercée par un arbuste, thuya, genévrier, cyprès ou églantier. Il suivait le contre-pied du froid qui s’était approché le long des douces prairies jusqu’à geler les abreuvoirs et tapisser les jardins de neige. Lui, remontait les traces du vent sur l’étendue, il se dirigeait vers les éboulis en forêt, où les sources seraient marquées par l’hésitation des chevreuils, où tous les vieux nids pourraient être le gîte d’une martre.

Jean-Loup Trassard, L’ancolie

Au plus près du vent

Au plus près du vent, Yunnan, Chine, Argentique, 2017

Ce jour là, elle avait la peau moite, sa voix contenait d’innombrables odeurs, son regard était, légèrement voilé mais tout de même pleins de chants

Il transpire encore ce jour

Tu vois la marche, c’est comme dans un bateau: tu choisis l’allure, même quand il y a pétole, t’avances, comme quand tu t’assois au bord de la route pour expirer, faut juste garder un œil sur la girouette de tes désirs

il vient de là, le vent

puis y’a plus qu’à , rien que du temps à perdre

L’inclinaison

Il se levait avec le soleil

l’accompagnait dans son coucher

c’était des pas voués à l’éternel

qui oubliaient leur finitude

de quoi parlez-vous ? qu’il dirait

aussi immobile que peut le paraître un ciel

sur le muret, le souffle chaud d’entre ses lèvres

se liait à celui du vent qui chevauchait la lande

orangée, l’étreinte était toujours de patience

et ses mains belles comme terre sèche

à taire la soif

Nymphose – Lichen n°79

Nymphose (déjà publié sur ce blog) est paru dans le Lichen de décembre ! Grâce au travail passionné d’Élisée Bec.

Nymphose — les sens prennent conscience malgré nous puis la machine se met en marche, on pense on se rappelle on se blottit contre on veut s’en défaire — c’est vrai que nous sommes plantes épanouies à boire lumière, nostalgiques à boire l’eau du souvenir. Nymphose — la lente ondulation créative — le balancement : ce qui pourrait être, ce qui ne sera pas — contorsionne-toi vas-y t’as beau créer, ton dos, ton dos seuls les autres et le miroir que tu ajustes, le voient — ta voix ce n’est pas à toi qu’elle parle, ni vers toi qu’elle revient — tu couches dans ton lit mille visages inconnus mille odeurs mille colères — Toi aussi, tu es ailleurs — alors tu pars te chercher — en créant c’est toujours d’abord à soi que l’on tend la main. L’artiste n’a rien d’un philanthrope — Une revanche, c’est tout — On arrache la peau brûlée par le soleil, on pèle le mot jusqu’à l’égarement — jusqu’au noyau jusqu’à l’os contre lequel on cogne dur — ta peau te revient « renouvelée » comme un reproche.

Mue imaginale : trop tardive, déjà mort en devenir.

L’impossible imago. 

Partir, en cherchant un dernier œil qui retiendrait ton désir.

L’anthropocentrisme

argentique brûlée vive, 2022

Et si un Homme était sur la photo, la nature leur paraîtrait-elle moins morte ? Le temps, vulnérable ? La fumée brûlerait les yeux, chatouillerait les narines, là, si deux personnes marchaient sur cette route, le paysage s’agiterait, ceux qui regardent pourraient y projeter un sentiment, s’identifier, se mettre en scène. Ça peut bien brûler, rien ne brûle si ça n’atteint l’ego.

L’odeur du pain grillé

Quelques bruits timides

les gestes sont lents, encore happés

par la nuit

Là, le banal s’installe

des mots, souvent les mêmes

certains racontent leurs rêves, d’autres se querellent

car comme chaque matin, elle n’a pas faim

le petit a fait un cauchemar, du beurre

il n’y a plus de beurre

À l’éveil chacun est encore tout entier à lui-même

le banal tend son sein :

boire le lait au pis de la vache

se baigner nu dans la rivière

Le banal croit-on

loin de ceux que l’on aime, on repense à ces mots

on les cueille avec nostalgie comme d’insignifiantes fleurs

sauvages dans un temps en jachère, aussi précieux

que la rosée, vers laquelle on tend la langue du souvenir

Le banal n’a rien d’ordinaire

car qui peut prévoir que demain

nous verrons ensemble le soleil se hisser?

plongé dans le noir, on y voit toujours mieux dans sa tête

Voyez-vous, rien n’est ordinaire

ni même l’odeur du pain grillé

où l’on se niche, au chaud

comme sur le ventre d’une mère

nul besoin de savoir dire

(je t’aime)

« Du beurre,

il n’y a plus de beurre

tu ne finis pas ton café? »

L’isolement, Alphonse de Lamartine

Rêverie, Taïwan, argentique, 2019

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

Entre les tombes, le remous des vagues

Les villas avaient été construites au plus près de la mer, en bord de falaise, empêchant tout promeneur de poursuivre le sentier des douaniers. Il nous fallut pour continuer notre balade contourner l’obstacle et gravir sous le cagnard une centaine de marches. Nous nous sommes alors retrouvés dans un funèbre quartier à traverser. Pas une voix, pas un chant ne s’y hasardaient, tout semblait être figé dans un silence macabre comme ces hauts murs protégeant les demeures et qui semblaient arrêter tout élan de vie. Je pensai soudain aux poussiéreux et imposants caveaux de famille qu’abritent ces grands cimetières bourgeois. En retrouvant le chahut des vagues, le vent galopant sur la côte abrupte, je souris en pensant à l’inscription : concession à perpétuité. Cette obsession de la propriété gravée dans le marbre, cette dernière volonté de ne pas être déchu socialement même après la mort, étaient foulés par nos pas enfin soulagés de rejoindre l’horizon. Ces gens avaient beau avoir fenêtre sur mer toute leur personne resterait aussi impénétrable que la pierre qui leur servait d’armure et de prison. Froide la peau le cœur battant, froide la peau le cœur cédant. Sous terre encore les spasmes, les râles, la peur du carré des indigents. Dans sa forteresse, le repos troublé. Mais dans ces cimetières pensais-je, la nature ne leur en tient pas rigueur, il y a des tombes verdoyantes et entre elles si l’on écoute bien, le remous des vagues à chaque renards qui se reproduisent et mésange qui détale. Il y a l’impermanence des choses et de notre regard, la beauté qui se montre, d’autant plus miraculeuse.

La renoncule des glaciers

Tu voudrais ta tête légère et silencieuse

qu’on y saupoudre des flocons, avec les doigts

comme le tracé d’une écriture

du blanc à perte de vue que tu créerais comme ça

avec les doigts et la neige dans ta tête

et les pas qui crépitent d’avance

te font jouir

Dans son oubli, ton corps torrentueux, s’est liquéfié

grâce aussi, souffle le paysage, à la renoncule des glaciers

qui croît sur l’étage nival

au dessus de l’écume des nuages

où le front lumineux d’un lichen s’acharne

à régénérer ton esprit vagabond

entre deux roches

à chuter en cascades fécondes et invisibles

Et ce vent qui éclabousse la voix d’un promeneur

les écrits restent qu’il dit tout en montrant du doigt

surpris, le cirque à l’écoulement tarit

il y aura les photos pour se souvenir, les cartes postales

sur quelques portants rouillés qui diront tout va bien

et tes lèvres violacées brûlées vives

épanouies sous cette tempête de neige que personne n’a vu

tes lèvres qui ont retenu si longtemps et si fort

les battants de leurs fenêtres

redeviennent, en les refermant, blanches comme neige absente

dans la masse des vitres d’un immeuble que la nuit a allumé

de nouveau impuissantes

face à la pierre tombale de leur solitude

La songeuse

Restait la songeuse

la songeuse et ses méandres

son apesanteur

un

goutte à goutte dans le temps

belle évanescente, tendez-moi encore vos mains gantées de satin blanc

étourdissez-moi de votre souffle langoureux

je me veux aussi songeuse que vous

éperdument trouble et silencieuse

Percée, Taïwan, Argentique, 2019*

*Photo exposée en octobre 2020 à l’EHESS.

L’infranchissable beauté

Oblique, la lumière

qui pénètre ton corps

oblique la lame, qui en ressort

L’éternel recommencement comme un os

à ronger

que tu ronges en délaissant la peau

de celui attrapé au hasard de ta colère

La lame ressemblait à une lance portée par les affres

de la mort

Tout a commencé avant, tout commence après

tout commence toujours

mais le cordon ombilical qui relie l’Homme

à la pierre, au chêne, à l’aigle

rompu

rompu par paresse de ceux qui se hâtent

Pourtant, tu n’es ni fin

ni fini,

ta mémoire n’est pas à la hauteur de celle

de l’olivier millénaire

mais tu peux la lui tendre du bout des yeux

tu n’as fait qu’égarer le fil

Paraît qu’aucun crie ne résonne dans le cosmos

qu’à défaut de voir plus loin, ils tournent en rond ici

suivant la courbe de leurs nombrils

dévorant leur propre matière tonitruante

L’éternel recommencement comme un os

à ronger ou suivre la corde

l’odeur de la grotte

son cours d’eau, ses voix rocheuses

sa voûte céleste

que les anciens ont craint et vénéré

guettant, fêtant la moisson

reconnaissants pour cela

il y avait cette distance respectueuse

le savoir sans savoirs, le savoir enseigné par les cieux

les mains dans la terre

les voix mirifiques qui content au coin du feu

les éléments déchaînés par les lèvres fiévreuses

Une âme s’élève devant cette montagne à l’allure de muraille

la gravir sans y mettre le pied

il y avait cette distance respectueuse

l’orgasme rien qu’au toucher de l’imagination

regarder les étoiles, rêver

qu’y a-t-il derrière ?

rêver à ce qui ressemble

à l’infinitude de l’ignorance et du désir

regarder la montagne, rêver

à l’infranchissable beauté

Nos immensités

sans titre (1 sur 1)
Nos immensités, Tanger, Maroc, Argentique, 2019

Il existe un pays comme un corps comme une mer aussi vaste que nos yeux rêveurs aussi caressant que ta main et nos deux navires battants qui s’élancent toujours trop vite toujours trop lents et ignorants à l’assaut des frontières. Qu’il est fou ce pays qui nous perd et nous happe dans ses horizons il mériterait bien qu’on y noie prudence et soumission

Viens

Va

Va

Le nichoir vide

Parfois un poème s’accroche à une branche

bout de tissus faisant signe dans le vent

comme étendard d’une cause qui se chante

Il suffit de lever les yeux pour commencer

piaille sur l’avenue, en sentinelle

un moineau

sans les siens

Un coup d’œil,

quelques miettes jetées à la beauté

ou le nichoir restera vide

et l’arbre, un écueil

Pain perdu

Il y avait ce sein pâle

niché dans le cadran d’une fenêtre

la fumée d’une cigarette

répandant la fièvre des lèvres

depuis le 6e étage

et la sixième heure du jour

brouillée par des volutes de pensées

sombres et légères

remontant des paupières grisées

Il y avait le frottement du biseau sur le pavé

les gestes lents du balayeur qui

dans le silence que répand

le jour candide ou désenchanté

selon l’équilibre des marcheurs

prélevaient – recomposaient poil par poil

les voix de la veille jetées, perdues, piétinées

errant ici et là en pièces détachées

– ticket sous des éclats de verres

pour un retour express en banlieue –

perles d’un bracelet rompu –

pétales de rose vendue à la sauvette

mâchées puis recrachées exhalant l’alcool

et l’amour décousu des nuits pailletées –

visages d’une photo dont les miettes

se mêlaient aux feuilles d’automnes

vénérées ou foulées

selon la vitesse des Hommes

Il faut de tout pour faire un poème

le puant, le rance, le laid

ce qu’on repousse puis qu’on redemande

Pain perdu pour ventres creux ou ronds

marmonnaient des mains d’or

soulevant une pelle vers le ciel

comme un dernier tintement

Sur les pas d’un Menhir

Des oiseaux de mer tournoient autour d’une nuque, menhir décharné proie aux coups de becs et de griffes qui tireront du sommeil les ardeurs de l’enfance, les désirs aventureux, les soifs effrénées. Venez survoler le boulevard où s’affairent les ossuaires que couvent les regards des marionnettes qui ont la ficelle dure. Ne pas s’en faire pour le sang qui coule de l’autre côté de l’écran, de mon mur, celui où l’on évite de faire patauger ses yeux, répètent les simulacres du bonheur croisés, frôlés à la hâte. Elle pourrait leur dire à force d’observations les mots qui errent dans la pénombre de leur visage et font de lui un masque, la texture de leur voix, rugueuse, empruntée à d’autres. Cette nuque qui maintenant avance vers le phare dessine un mat qui perce la brume alanguie sur la butte Montmartre où les amoureux rêvent et s’entravent les mains. Les bêtes crient et tracent en fendant l’air une marelle de fortune qui estompe la solitude d’une nuque maintenant fièrement dressée, seul désir apparant qui se distingue de la masse, une nuque qui s’est énamourée du vent du large, de ses morsures iodées, prête à tout. La grand-voile s’est hissée dès les premiers essais de langage il fallut tracer sa route tout en traçant des lettres sur le tableau à craie, ne pas rire en chœur la gorge en entonnoir qui ne sait plus laquelle d’entre toutes est sa voix. Une plaie vive et chaude ondule dans un sillage d’harmonica, soufflé par un bonhomme sans-le-sou assis sur les marches qu’une grande veste dissimule. Il convoque marins pêcheurs faucheurs de blés, fronts suants dos voûtés – voyages forcés arrimés au destin mais ceux-là n’ont pas la ficelle dure qu’il dit le blues qui ravive toujours plus le vent du large qui étreint la nuque assise tout près, prise de vertiges. La mer, parlez-lui de la destinée, des Hommes qui la combattent et tentent d’y échapper. Elle vous dira qu’elle n’est qu’un passage. L’artère coronaire qui est la condition pour rester en vie. Au plus près de l’engloutissement.

Quand finira la nuit ?

S’il suffisait comme cette plante

de se gorger d’eau et de lumière

puis d’attendre

mais la nuit, qui rampe et vous assiège

répand son écho assourdissant

Une sentinelle fait les cent pas

quand les veines atrophient

étranglent

les sources bouillonnantes de désirs

Utopie n’est pas vain mot

n’est pas chimère, ni illusion

avez-vous une fois tenu l’amour dans vos poitrines?

Un monde sans amour, c’est l’enfer

il n’y aura d’utopie sans colère, sans délivrance

une sentinelle fait les cents pas


Quand finira la nuit ?

La belle déferlante

Le vide a bougé

j’ai vu la vague

s’y abattre, aussi

rugissante que

la chair qu’elle tenait

entre ses dents

Belle créature saline

qui romps les battants

de l’inertie, tu sais

comme l’on se noie

dans les déserts désirs

des villes, je vais

visage nu, gorge nue

hanches nues que la houle

balance, élance

et mes yeux sanglants

tiennent le soleil

pour y jeter l’écho

d’un moi naviguant

au large depuis

la naissance

d’après ma mort

Pourtant

celle qui marche

seule, nue

t’étreint, te fais

rouler dans sa poitrine

comme tu vas, viens

glisses sous les doigts de

la lune, fidèle à ta liberté

ne gardant rien en

ton sein, que l’ardeur

sais-tu qu’elle t’est si dévouée

qu’un vide, un vide ne sera

jamais assez grand

pour vaincre

ta belle déferlante


Je navigue,

je navigue au loin

ici, en poésie

où ma prose

cherche ton sein

On voyage, on se désamarre

Il nous faut aller les yeux bandés

par les paumes moites des saisons passées

la mémoire en est pleine, pleine de ces odeurs

que tu ne sentirais en renversant mon corps

Des rails s’oublient dans la brume

aucune échappatoire, aucune fuite vers l’à-venir

magnifions l’instant dirais-je joliment,

les yeux

toujours bandés

demain n’a rien prévu pour nous qui n’aimons

qu’errer, nous embrumer le corps et l’âme

par tous les pores, embrumer le temps pourvu

qu’il semble s’arrêter, c’est pourquoi on rêve toujours

de ce train à la destination inconnue

Non

ce que l’on veut

ce que l’on voudrait c’est ne pas savoir vers où

nous portent ces pas, ces heures, ces nuits

ces longues files d’attentes de désirs, de regrets

on voudrait ne pas savoir

alors on feint de ne pas craindre demain

d’aduler l’ignorance

on voyage – on se désamarre

en sautant dans des trains qui pourtant n’écrivent

qu’une chute, désaccordée du cœur

que joue la mélodie de l’abîme

sur tous les fronts et les mains qui veulent encore saisir

Des rails s’oublient dans la brume

voyager – prendre un train : un mouvement qui provoque l’arrêt

être au-dehors

du dedans

on a tant l’habitude de cet autre wagon qu’on ne sent plus

qui nous berce depuis

le premier cri

Face aux rails qui s’estompent dans la voie lactée

je sens deux mains : les miennes

se poser sur mes yeux

je sens un pied aller maladroitement, au devant de l’autre

comme vont ceux des bambins

on sait à peine marcher que déjà.

et toi, qui regarde tendrement les étoiles

dis, où vas-tu ?

Ô ! Chante-le, chante-le encore !

regarde-moi

Poète

La rivière est suave

Ma pierre à l’édifice pour le 100e numéro de la revue Traction-brabant menée par Patrice Maltaverne qui depuis 18 ans a le coeur à l’ouvrage ! Une revue non conforme qui laisse place aux voix dissonantes où chacun invente réellement son propre langage poétique. Une rareté qui peut me compter parmi ses fidèles.

La rivière est suave, la mélancolie douce. Pourquoi fait-il si sombre tout autour de ce cercle lumineux ? Le printemps qui approche nonchalamment semble piétiner tous les cris, toutes les attentes. Il bleuit ma peau. Il faudrait se boucher les narines comme on ferme les yeux pour ne pas sentir toutes les promesses saisonnières passées remonter le courant de la mémoire suivant le parfum d’une fleur qui éclot. D’ailleurs, je reste un instant perplexe devant cette petite fleur jaune et blanche dont la couronne paraît s’exclamer mais contenir ses mots, elle ne dépasse pas ma cheville mais ouvre en moi un tel abîme. Qu’a-t-elle de si dérangeant ? L’automne. Elle me rappelle l’automne qui rassure et donne à vivre l’impossible : partir de la disparition, de la mort avec lui si chatoyante pour marcher vers la renaissance. Le temps de ce voyage à contre-courant c’est le désir qui nous tient, nous sommes les grands inventeurs des bourgeons et des couleurs. La nature est mise à nue et vulnérable, nous aussi. Les arbres s’effeuillent, l’espace se vide, chacun doit créer son feu. De joie. Le printemps vous dépossède, ravit sans crier gare la douce et consolante mélancolie car l’on se plaît à caresser, à attendre ce qui n’est plus. Le printemps muselle et ne laisse aucune place aux nuances de l’âme, il dissimule dans ses chants vifs la corde d’un instrument, rompue et n’est qu’injonction à revêtir ses plus belles parures, ses plus beaux sourires, ses plus belles jambes et les plus ivres parfums.

Il rêve pour vous. 

Ständchen

Sur la Marne indocile, argentique, 2022

Sur la Marne indocile le soleil s’amusait à faire ricocher des étoiles, j’ai flâné au bord de cette voie lactée où soudain, un ange, sa majesté le Cygne a glissé tout scintillant. Cette image, c’est comme une musique. J’ai continué tenant les notes dans mes poings, attendant qu’il revienne mais, peu à peu les étoiles s’évanouirent, les arbres décharnés ont semblé rendre l’âme. J’ai eu froid. Me penchant sur l’eau brune j’ai cherché ta lumière, à voix basse j’ai dit ton nom, alors le chant du cygne retentit, mes mains s’ouvrirent. J’ai glissé. Dans un clair de lune nous s’est noyé.

Une mélodie devient ondes concentriques.

Ô monstres éoliens !

Dis, on retournera le long de la côte sauvage

à Batz, là ou tu voulais tant vieillir ?


Il est venu s’asseoir devant la ligne de fuite

prendre une bouffée d’évasion

mais voilà qu’à présent son regard

doit sillonner entre des monstres blancs

cherche à recomposer la ligne de fuite

rompue – défigurée

défigurée la beauté qui ne demandait rien en échange

qu’un peu de patience

le temps de glisser sur la nuque quelques frissons

venus sous les doigts d’une surprenante brise

Achevé son espace vitale

Ici aussi des amarres retiennent ses désirs

Ici encore : se battre

Mouliné – Broyé

ce qu’il lui restait d’énergie, son échappée

qu’a-t-elle d’utile ta santé mentale ?

un de plus – un de moins – paraît qu’on est trop

Plus il regarde la mer et plus ça tourne ferme

dans son ventre, c’est la nausée qui lui vient

ce n’est pas qu’il se sent petit

ce n’est pas ça

c’est qu’il se sent piégé par la fureur du chasseur

dont les coups taisent le sublime chahut des vagues

et retentissent jusqu’au ciel

où tourne, tourne les éoliennes


Dis, on retournera le long de la côte sauvage

à Batz, là ou tu voulais tant vieillir ?

Boulevard des voyages

Quand une femme élégante et apprêtée vient à ma rencontre, je pressens souvent le dernier nœud en velours noué à son cou autour duquel je m’apprête à me suspendre. Je hume à pleins poumons ce voyage impromptu et fugace qui me frôle et son étrange fragrance dessine comme les notes d’une musique, un paysage ineffable qui change un instant le cours de ma marche.

Les mains flâneuses