L’isolement, Alphonse de Lamartine

Rêverie, Taïwan, argentique, 2019

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : « Nulle part le bonheur ne m’attend. »

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un œil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire ;
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puîs-je, porté sur le char de l’Aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi !
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Alphonse de Lamartine, Méditations poétiques

Enchantant

Cette main sur l’épaule qui le pousse

la pénombre de sa voix

que recouvre un visage angélique

si sublime

si sublime ce visage aux tonalités insondables

seules ses entrailles pourraient le décrire

la musique est un vice, un alcool fort à l’air inoffensif

que les âmes sensibles s’en méfient !

Cette main sur l’épaule qui le pousse

quand il entend cette chanson

Il a le vertige

«  étiens cette radio ! »

Il marche sur un fil tendu entre deux falaises

un pied qui tient

«  étiens cette radio ! »

un pied qui tremble

Ce qui transcende a le goût du beau et de la mort

Cette main sur l’épaule qui le pousse

en-chantant

Giuseppe Belvedere s’est envolé…

Crédit photo : Valérie Dubois, 2015

Des pigeons errent près de ta camionnette qui fut ta maison durant 10 ans, là où on t’a retrouvé mort cet hiver à 76 ans. Tu pensais vivre encore quelques années et tu étais si content depuis la sortie du film qui t’était consacré : Monsieur Pigeon. Giuseppe Belvedere tu laisses d’innombrables oiseaux orphelins qui cherchent ta chaleur et qui ont faim. Expulsé de ton domicile, on ne t’avait pas proposé d’être relogé comme cela doit être fait et ton cœur malade ne les avait pas davantage convaincus de faire ni plus ni moins que leur travail. Ton amour pour les bêtes t’a fait fait vivre le plus beau et le plus horrible mais je crois que tu ne regrettes rien et si quelques Hommes s’étaient liés d’amitié avec toi beaucoup n’avaient que haine et violence à te témoigner quant aux touristes, seules quelques photos du « spectacle » les intéressaient. Ainsi durant ces 10 ans tu as été rué de coups, insulté, méprisé, on a mis du poison près de ton camion, dans les graines que tu donnais chaque jour sur le parvis du centre Pompidou à tes protégés, symbole pour toi de Liberté. On t’a fracassé le crâne, les dents et tu ne t’étais toujours pas rétabli de la morsure d’un chien qui avait eu ordre de t’attaquer. D’agressions en agressions, tu as résisté par amour, rien que par amour. On a enlevé à plusieurs reprises ton vieux fourgon qui hébergeait les oiseaux blessés qui ne pouvaient plus voler, on a piqué la nourriture, tes médicaments et tes papiers qui étaient à l’intérieur et dernièrement on t’a refusé une consultation médicale car tu étais arrivé 15 min en retard…Elus, riverains, commerçants voulaient ta peau. Il aurait fallu faire un pas, l’effort de se pencher un peu pour voir tes yeux malicieux, lucides et lumineux, pour découvrir ton doux visage, pour échanger quelques mots qui peuvent être si précieux et salvateurs, qui peuvent en une fraction de seconde rendre plus grand. Toi, Giuseppe Belvedere tu savais. Un sage, tu étais un sage qui passais pour un fou. Dans les 4e, 3e arrondissements de Paris et je ne sais où encore ils veulent du propre, du correct comme est leur pauvre vie et leur pauvre petite personne, tu les dérangeais. Ces gens, ces ordures qui se parfument à tout va de principes, se peignent de bons sentiments, se parent de bien-pensance, la belle allure ! ils sont feignants d’esprit, feignants du cœur. Une misère que t’as pas connu. Parait que ça puait puis les merdes de pigeons sont responsables d’innombrables morts on le sait bien, ça se répète. Mais tu savais où ils se planquent les nuisibles. Ces déchets, pourris, puants de lâcheté, d’égoïsme, de bêtises qui crèvent tranquillement les autres et pas un qui ira en taule, le sang coule en toute légalité sur leurs mains. Le mot Courage, ils ont appris sa définition, savent peut-être le dire en plusieurs langues mais l’incarner, l’incarner ! En passant hier devant l’emplacement vidé de ta camionnette conduite à la fourrière et pour de bon cette fois, j’ai vu de beaux pigeons venir se pauser puis repartir. Tu peux être fier Giuseppe Belvedere. Et pour ceux qui n’ont pas compris qui auraient pu à ton contact avoir clairvoyance et humanité, ils repartiront aussi « bêtes » qu’ils sont venus. Ignorants enserrant leur ignorance.

Toi, t’es parti avec de l’amour, rien que de l’amour dans les yeux.

Crédit photo : Pascale Salmon

Deux documentaires pour découvrir Giuseppe :

Giuseppe, les ailes du paradis, 14’07

Les anges ne meurent pas, 25’23

Je n’ai pas Facebook et ce n’est pas trop mon truc d’encourager son utilisation mais si ça peut servir la bonne cause :

Grand résistant de la cause des oiseaux Giuseppe Belvedere et nous

L’ouvreur

Le soleil est un précieux ouvreur

je lui donne tant que je peux

quelques poèmes pour monnaie

m’assieds au premier rang et me délecte

mais quand soudainement vient l’entracte

on ne sait plus bien

les voix se taisent

les mains hésitent

sans d’autres applaudissements qu’en moi-même


Je fais mon entrée

Sublime, peut-être

Un mot – sublime – peut-être, mis sous vide, vendu au rayon frais avec les autres viandes, prêt à être haché. Il lui dit t’es folle t’es folle elle secouait la tête au son des percussions que produisait sa voix folle folle folle sortaient par la bouche du chamane assis près de la flamme montante qui brûlait dans son ventre, une énorme bouche abyssale avec des dents aiguisées la faisait danser frénétiquement. Les cheveux, de si longs cheveux ébènes transmis de génération en génération lacéraient ses pommettes mais aussi tout son corps sanguinolent. Elle frotta ses paupières, du sperme lui coulait des yeux lui brouillant la vue. Il tenta de se réintroduire par la bouche pierreuse. Là s’érigeait l’art funéraire, avec une urne au beau milieu. Mais personne ne le sut.

Folle, à présent c’est elle qui répétait ce mot comme pour s’exiler, se perdre en forêt. Elle aimait chaque courbe de ses lettres caressantes qui serpentaient le long de sa peau, chaque bruissement de langue dans les fougères de son palais. Il avait quelque chose de vertical ce mot, de vertigineux, folle-arbre se dressant jusqu’au ciel, elle pourrait atteindre son bleu tendre à mains nues en se hissant à sa cime, en se frottant à l’écorce mouillée. Elle irait vers l’ultime refuge. Peu importe si elle tombait. Elle sourirait tout du long aux côtés des oiseaux chanteurs.

De très loin du soleil – Jean-Pierre Duprey

Il y a une cave dans une partie du ciel et les chiens taisent le nom de cette lune-là…
La mer, penchée dedans, est un gage de larme.
Il y a aussi la maison du ciel, toute blessée d’une fenêtre inquiète, ouverte sur une rue
Où donnent
De grands anneaux mouvants, de grands ciseaux d’ailes, utiles comme des dents.

Qui, sans ces oiseaux, s’occuperait de noircir l’aurore?


J’ai recopié ce monde en tant d’exemplaires que ses racines me changent les mains. Et mon corps s’y déplace et le reste avec, avec ma bouche mordue à la suite des pierres.
Avec moi le crève-chêne
Et l’attrape-tête,
Le crêpe-temps
Et l’oiseau sec de ciel, les animaux sans terre et des mains creuses de vent.

Maintenant, quelquefois, dans le miroir désespérément ouvert, je me vois cuire un cœur soulevé d’un horrible battement jeté de très loin du soleil.

Derrière son double, Jean-Pierre Duprey

Lettre de Frida Kahlo à Nickolas Muray

Mon adorable Nick, mon enfant,

Je t’écris depuis mon lit d’Hôpital américain. […]

En plus de cette maudite maladie, je n’ai vraiment pas eu de chance depuis que je suis ici. D’abord, l’exposition est un sacré bazar. Quand je suis arrivée, les tableaux étaient encore à la douane, parce que ce fils de pute de Breton n’avait pas pris la peine de les en sortir. Il n’a jamais reçu les photos que tu lui as envoyées il y a des lustres, ou du moins c’est ce qu’il prétend ; qu’il n’a plus de galerie à lui. Bref, j’ai dû attendre des jours et des jours comme une idiote, jusqu’à ce que je fasse la connaissance de Marcel Duchamp (un peintre merveilleux), le seul qui ait les pieds sur terre parmi ce tas de fils de pute lunatiques et tarés que sont les surréalistes. […] Bon il y a quelques jours, une fois que tout était plus ou moins réglé, comme je te l’ai expliqué, j’ai appris par Breton que l’associé de Pierre Colle, un vieux bâtard et fils de pute, avait vu mes tableaux et considéré qu’il ne pourrait en exposer que deux parce que les autres sont trop « choquants » pour le public !! J’aurais voulu tuer ce gars et le bouffer ensuite, mais je suis tellement malade et fatiguée de toute cette affaire que j’ai décidé de toute envoyer au diable et de me tirer de ce foutu Paris avant de perdre la boule. Tu n’as pas idée du genre de salauds que sont ces gens. Ils me donnent envie de vomir. Je ne peux plus supporter ces maudits « intellectuels » de mes deux. C’est vraiment au-dessus de mes forces. Je préférerais m’asseoir par terre pour vendre des tortillas au marché de Toluca plutôt que de devoir m’associer à ces putains d’« artistes » parisiens. Ils passent des heures à réchauffer leurs précieuses fesses aux tables des « cafés », parlent sans discontinuité de la « culture », de l’ « art », de la « révolution » et ainsi de suite, en se prenant pour les dieux du monde, en rêvant de choses plus absurdes les unes que les autres et en infectant l’atmosphère avec des théories et encore des théories qui ne deviennent jamais réalité. Le lendemain matin, ils n’ont rien à manger à la maison vu que pas un seul d’entre eux ne travaille. Ils vivent comme des parasites, aux crochets d’un tas de vieilles peaux pleines aux as qui admirent le « génie » de ces « artistes ». De la merde, rien que de la merde, voilà ce qu’ils sont. Je ne vous ai jamais vu, ni Diego ni toi, gaspiller votre temps en commérages idiots et en discussions « intellectuelles » ; voilà pourquoi vous êtes des hommes, des vrais, et pas des « artistes » à la noix. Bordel ! Ça valait le coup de venir, rien que pour voir pourquoi l’Europe est en train de pourrir sur pied et pourquoi ces gens , ces bons à rien sont la cause de tous les Hitler et les Mussolini. Je te parie que je vais haïr cet endroit et ses habitants pendant le restant de mes jours. Il y a quelque chose de tellement faux et irréel chez eux que ça me rend dingue. […]

Mon chéri, embrasse Mam de ma part. Je ne l’oublie surtout pas. Embrasse aussi Aria et Lea. Et pour toi, mon cœur plein de tendresse et de caresses, un baiser tout spécialement dans ton cou, ta Xochitl.

Lettre du 16 février 1939 de Frida Kahlo à Nickolas Muray, extrait de Frida Kahlo par Frida Kahlo

Passer l’écluse

Les vieux se taisent

ils écoutent

les souvenirs qui bavardent

ils regardent

les autres passer

le temps branlant entre leurs bras

Les vieux ont le visage souvent sombre et contrarié

dans cette rue, sur ce banc, le familier côtoie l’étranger

les vieux comme les enfants ont leur propre langage

qu’on ne peut comprendre qu’en franchissant l’écluse

l’eau plus on la regarde, plus elle se souvient

et nous chantonne le voyage

Devant nous, la brume danse son éternel

écorce de l’heure indolente répand sève blanchâtre

Onctueux cosmos où reposent Hommes et dolmens

tais les visages, laisse l’écho des voix, rien que l’écho des voix

nous ensevelir comme autant d’étoiles qui se cherchent, se devinent

Onctueux cosmos, argentique, 2021

Rencontre

Il avait été posé au milieu d’une travée, ce qui attira mon œil, c’est ce que j’aime dans les bibliothèques : le hasard des rencontres, la promesse d’un départ vers des contrées inconnues. Les férus de littérature sont tous de grands voyageurs. Je montais dans ce train qu’une main inconnue m’avait tendue.

Derrière son double.

Jean-Pierre Duprey.

Comment résister ? Les feuilles s’écarquillèrent :

Tombeau, des années, fermé par les dents !

Dedans, les années aidant,

J’agrippais la pente, cherchant l’autre, l’aidant

Remontant sa mémoire, injuste pour son corps,

Jusqu’à l’oiseau, impure infirmité d’efforts,

Aveugle dans les murs, le cœur aux pierrements,

Mais fort de toute la bouche qui me mange dedans.

Oublié les murs, oublié les lecteurs, oublié la minute précédente, me voilà qui n’avais plus le cœur à l’ouvrage, ce livre ne fut finalement pas rangé. Il avait été posé là où n’était pas sa place, les mots se repensèrent aussi vite : il avait été posé là où était sa place puisque ce soir nous repartirons ensemble me dis-je le cœur vif comme après un premier baiser.

Les lèvres se grisent de rosée

mais à mesure que le sourire s’épanouit

les pétales se fanent, le cœur comme les saules

pleureurs penchent leur nuit, tout est à naître

tout est à mourir dans un même mouvement

Volonté est un vain mot, un mot qui va comme

on s’enlise dans les sables mouvants

Les prairies d’émeraude et la pluie ne font qu’un

le renard peut courir, sa proie dans la gueule

le chasseur le rattrapera bien

À peine

On se sera à peine aimé

que déjà, il faudra nous dire adieu

quand c’est si fort c’est toujours à peine

il faudrait ignorer l’arrachement

fréquenter les foules, se noircir de bruits, de besogne,

se soûler de divertissements pour ne pas y penser, ne pas le craindre

Moi, j’apprends à connaître les nuances de noir

de ce qui pourrait être une sœur siamoise

ne t’étonne pas si mon regard se noie dans le gris du ciel

avec autant d’amour que dans tes prunelles

viens, allons marcher en forêt égarer la cadence

nous cacher aux pieds des arbres, nous enluminer

d’ambre et de doré, nous embaumer des frais

effluves d’humus, de pins, de champignons

nous asseoir sur les genoux du chant du geai des chênes,

embrasser notre dérive,

naviguer sans boussole dans la brume crépusculaire

puisque le temps, il ne nous reste plus qu’à jouer avec

Rien qu’une trêve

T’as beau frotter ta peau dans tous les sens sous l’eau brûlante : les brimades, la honte, tous les rôles qu’on t’a collés, ils puent, restent, impossible de les récurer. Cette journée ressemble aux autres : une carcasse sale de faux-semblant, machinale, obéissante, coupée en sa moitié par un sandwich insipide comme sont devenus tes rêves de gosse, déjà pas gros, sa petite ombre pendue à ton cou, t’as beau frotter ça s’est incrusté, ça ronge les os, ça pourrit la moelle, seul apparaît à la surface un sourire désenchanté qui te sert de rempart pour te planquer, celui-là tu le gardes, tu t’y accroches, il te retient pour rester debout face au vacarme des machines, au sang des bêtes, face au froid, à la vélocité des gestes, face à tous les yeux qui sont derrière emmurés dans leur labeur mais surtout face à toi-même et si un jour c’était la folie qui venait te chercher comme une femme qui enfin t’ouvrirait ses bras ? te voilà d’avance soulagé à cette idée enfouissant ta blouse dans la machine qu’il est trop tard pour faire tourner et si elle venait…mais c’est toi qui va te jeter dans les jambes d’une prostituée, toujours la même qui se fout de ton abattoir, « faut bien gagner sa croûte« , qu’elle te dit de sa voix rocailleuse, elle qu’est bien forte, qu’a des gros seins qui te rassurent, que tu rêves de téter puis tu rentres avec son parfum envoûtant que t’allonges dans ton lit, il y a quelqu’un qui te tient chaud, maintenant te reste un bout de plafond entre le coucher et le sommeil, un bout de plafond à affronter comme un miroir mais dormir est ton dernier refuge. Et regarder le plafond ça te rend claustro puis, il est si petit, alors t’évites de rouvrir les yeux en plein cœur de la nuit. Tu remets tes deux mains parfumées au plus près du nez, contre ta gorge et tu tentes d’oublier ce pouls que tu sens battre et qui te gêne comme quelqu’un qui t’observe mais que tu ne veux pas voir. Une trêve. Tu ne demandes rien qu’une trêve.

Habiter son corps

Laisser mon regard errer

c’est mon passe-temps préféré

pour cela je peux aussi fermer les yeux

c’est comme siffler un peu chaque jour

paraît que c’est bon pour la santé

n’attends pas la nuit, n’attends pas la nuit

pour faire silence autour de toi

Un phare s’allumera sur ton océan mouvant

Je me demande comment font tous ces gens

pour rêver, penser sans jamais défaire leur regard

de voix, de mots gravés sur un écran ou qu’on leur dit

Maladie du siècle je crois

Comment font-ils pour vivre avec l’autre, au plus près de lui

en étant toujours si loin d’eux-mêmes

Écouter la nuance, l’œil, l’odeur, la démarche

l’éclaircie, la moiteur, la branche, l’amer

Écouter le frôlement, la chrysalide

le grain de la peau

la petite ourse et ta voix qui se terre

dans ta main repliée

Écouter ce qui tombe, le vacarme

de la feuille qui s’écroule

en automne

son remous

Habiter son corps

Laisse-moi te pincer

Tu sens ?

On voyage, on se désamarre

Il nous faut aller les yeux bandés

par les paumes moites des saisons passées

la mémoire en est pleine, pleine de ces odeurs

que tu ne sentirais en renversant mon corps

Des rails s’oublient dans la brume

aucune échappatoire, aucune fuite vers l’à-venir

magnifions l’instant dirais-je joliment,

les yeux

toujours bandés

demain n’a rien prévu pour nous qui n’aimons

qu’errer, nous embrumer le corps et l’âme

par tous les pores, embrumer le temps pourvu

qu’il semble s’arrêter, c’est pourquoi on rêve toujours

de ce train à la destination inconnue

Non

ce que l’on veut

ce que l’on voudrait c’est ne pas savoir vers où

nous portent ces pas, ces heures, ces nuits

ces longues files d’attentes de désirs, de regrets

on voudrait ne pas savoir

alors on feint de ne pas craindre demain

d’aduler l’ignorance

on voyage – on se désamarre

en sautant dans des trains qui pourtant n’écrivent

qu’une chute, désaccordée du cœur

que joue la mélodie de l’abîme

sur tous les fronts et les mains qui veulent encore saisir

Des rails s’oublient dans la brume

voyager – prendre un train : un mouvement qui provoque l’arrêt

être au-dehors

du dedans

on a tant l’habitude de cet autre wagon qu’on ne sent plus

qui nous berce depuis

le premier cri

Face aux rails qui s’estompent dans la voie lactée

je sens deux mains : les miennes

se poser sur mes yeux

je sens un pied aller maladroitement, au devant de l’autre

comme vont ceux des bambins

on sait à peine marcher que déjà.

et toi, qui regarde tendrement les étoiles

dis, où vas-tu ?

Ô ! Chante-le, chante-le encore !

regarde-moi

Poète

De chair et d’encre

Vois, mon ami

il est simple d’écrire le ciel, d’y faire son lit

Buvons dans la paume du poème

ce qu’il nous tend de lumière et d’insoumis

puis étendons-nous comme des déserteurs

sur les lèvres de l’utopie louvoyants dans le noir de l’encre

et dans nos veines saillant l’aube

Vois, mon ami

il est simple d’écrire le ciel, d’y planter à l’automne un saule

de le voir croître et d’entendre couler sa longue chevelure 

en une fontaine de jouvence

où viendront s’ébattre les colombes

fidèles amantes du poète

Sources du vent – Pierre Reverdy

Le matin
Quand la pendule va plus vite
Le cadran d’or lumineux marche
Quelle joie
Départ d’ici
Là-bas
Un rayon de poussière
Le train ne nous attendra pas
Regarde du wagon le film documentaire
Et le plaisir
L’Immensité se tend
Tu es triste
Quelle évocation te rend triste
Les arbres sont immobiles comme des vieillards
encore vivants
Le soir tombe on a peur d’être seul
La lumière pour vivre
Et la nuit nous rapproche
Nous sommes plus près de la vie sérieuse
En s’élevant il fait plus froid
On y voit mieux
L’esprit se serre
Le cœur se terre
Le verre mince s’est brisé
Quand on est arrivé on oublie le chemin
Derrière la barrière où s’ouvre la maison
En s’endormant le soir on entre dans le monde
Où l’on n’est rien
Quelques heures de plus pour ne plus être


Voyage – Sources du vent, Pierre Reverdy

M’entre-dévorer

Je croyais avoir faim
de chairs, d’ivresses, de nages
de danses, de marches effrénées
Faim, des battements de cœur
qui s’élancent aveugles et rapides
qui s’émeuvent à voix basses
Faim avide soif inextinguible
de jouissances intarissables


Méprise


J’avais faim du cri
Faim d’étreindre le cri
de mettre à nu
de mettre à mort le cri
qu’il parcoure le sang
affolé – affolant
frappe la poitrine
passe la gorge
hésite
La lumière inquiète
Faim du cri
chair de ma chair
Tenir entre mes dents
son souffle suintant, fiévreux
agonisant
Secouer les mâchoires
l’entendre se débattre
l’entendre crier
qu’il devienne lambeaux -rouge sang râles de l’aube
dévorer le cri
dévorer le cri


M’entre-dévorer

Vacillant

Tous ces villages que nous avons traversés en plein chamboulement, que sont-ils devenus ? Leurs habitants ont-il quittés une certaine pauvreté pour en retrouver une autre, plus moderne, que l’on paie de sa propre poche ?

Photos argentiques, Chine, 2015

Café – Czesław Miłosz

De cette table au café
Où les midis d’hiver scintillait un jardin de givre,
Seul je suis resté.
Je pourrais entrer, si je voulais,
Et en tambourinant dans le vide froid
Évoquer les ombres.

Avec incrédulité je touche le marbre froid,
Avec incrédulité je touche ma propre main :
Cela — cela existe, et je suis dans l’histoire qui va.
Eux, ils sont enfermés déjà pour les siècles des siècles
Dans leur dernier mot, leur dernier regard.
Et lointains, comme l’empereur Valentinien,
Comme les chefs Massagètes, dont on ne sait rien —
Bien qu’il se soit écoulé une année à peine, deux ou trois années.

Je peux encore être bûcheron dans les forêts du Grand Nord,
Je peux haranguer de la tribune, ou tourner un film
Avec des moyens dont ils n’avaient pas idée.
Je peux goûter aux fruits des îles océanes.
Et avoir ma photo en costume de la fin du siècle.
Eux, ils sont à jamais déjà comme les bustes en jabot et en frac
D’un Larousse monstrueux.

Mais parfois, quand le crépuscule teint les toits d’une rue pauvre
Et que je m’attarde à regarder le ciel, je vois, là, dans les nues,
Une table qui titube. Le garçon tournoie avec le plateau,
Et ils me regardent en pouffant de rire.
Car je ne sais pas encore comment on meurt de main d’homme.
Eux savent, ils savent très bien.

Café – Czesław Miłosz

Pain perdu

Il y avait ce sein pâle

niché dans le cadran d’une fenêtre

la fumée d’une cigarette

répandant la fièvre des lèvres

depuis le 6e étage

et la sixième heure du jour

brouillée par des volutes de pensées

sombres et légères

remontant des paupières grisées

Il y avait le frottement du biseau sur le pavé

les gestes lents du balayeur qui

dans le silence que répand

le jour candide ou désenchanté

selon l’équilibre des marcheurs

prélevaient – recomposaient poil par poil

les voix de la veille jetées, perdues, piétinées

errant ici et là en pièces détachées

– ticket sous des éclats de verres

pour un retour express en banlieue –

perles d’un bracelet rompu –

pétales de rose vendue à la sauvette

mâchées puis recrachées exhalant l’alcool

et l’amour décousu des nuits pailletées –

visages d’une photo dont les miettes

se mêlaient aux feuilles d’automnes

vénérées ou foulées

selon la vitesse des Hommes

Il faut de tout pour faire un poème

le puant, le rance, le laid

ce qu’on repousse puis qu’on redemande

Pain perdu pour ventres creux ou ronds

marmonnaient des mains d’or

soulevant une pelle vers le ciel

comme un dernier tintement

Gardien du temple

Elle est bien foutue ta miss, répond aux « canons de l’esthétique », jolies formes qui dansent parfaitement le sonnet et l’acrostiche mais qui s’habille au goût du jour : haïku et prose pour vous servir. Elle a la ligne bien entretenue ta miss, t’espères les prix, sa peau est douce sans écorchures ou cicatrices, les proportions bien mesurées et le sourire très étudié, faut vendre du beau, de l’optimisme, de l’harmonie ! Elle a bonne mine ta miss, une bien-pensante qui encense la nature, Lucrèce, Tirésias, Homère sont convoqués, tu lui bourres les fesses, les seins de ton savoir qui fait sa seule consistance, rend sa peau ferme et luisante, ça fait effet, on se dispute sa beauté ! puis tu sais bien lui dessiner deux, trois cernes et traits mélancoliques, une chute décisive. T’es bien paré, v’là le grand jour, tu désordonnes ton foulard blanc, tes cheveux gris, te mires dans son reflet pour défiler à Saint-Sulpice. Comme chaque année Monsieur l’agrégé retrouve ses complices, des professeurs émérites de bons vieux mâles bien conservés, on se rappelle sa jeunesse, mai 68, une rencontre à la Maison de la Po&sie tout en vidant un Cabernet et ta miss gagne en taille au fur et à mesure qu’elle sert des mains. De moustaches blanches à l’anglaise en moustaches blanches à l’anglaise, de livres sous le coude en livres sous le coude, de chapeau en feutre en chapeau en feutre, de références baveuses en références baveuses, de courbettes en courbettes tous se confondent, tous sont conformes, c’est le propre de ces artistes qui trônent en maîtres originaux comme leurs écrits, mais quel regard assommant elle a ta miss qui ne dit rien de toi, l’âge n’est pas gage d’expériences et aux passions t’y connais rien alors tu te rehausses en citations de quelques égarés, récites les vers de tourmentés. En bon gardien du temple tu veilles à ce que seuls des semblables concourent aux côtés de ta belle.

Bien je te tire mon doigt d’honneur, je veux entendre résonner la voix de l’enchaîné à sa douleur recluse dans son ventre noué, voyez-vous, Thierry Metz me fait du bien, je veux qu’éclatent et percent les voix dissonantes, les voix de l’ombre, qui peinent, halètent, se battent pour n’émettre qu’un son, une infime syllabe hésitante et meurtrie, les voix d’en bas, des oubliés, celle des poètes qui battent le pavé, trempent leurs plumes dans leurs plaies ou au troquet, les voix qui font trembler le corps, affluer le sang, se dresser le cœur, se mouvoir le poing, je veux que perce le requiem qui ouvre une porte sur la lumière. Voyez-vous, quand la nuit tombe en plein midi, Alejandra Pizarnik recouvre mes épaules d’un doux châle, d’une énergie noire qui me rappelle le miroitement du soleil sur le fleuve où l’on se cherche, la clarté qui vacille et alors il fait bon,

j’écris.

La brume est mon âme-sœur 

Je suis enfant de la brume, fille de la langueur

je nage dans les fonds marins d’une canopée, je nage

entres les branches qui se tendent et s’inclinent

pour me saluer, mélancoliquement

je nage dans les récifs chatoyants où survivent les coraux

ils me prodiguent les interstices qui font poèmes

je leur promets d’avoir pour modèle leur lente croissance créative

nourrissante et protectrice

de me mouvoir avec les saisons : quatre éléments

qui me donnent sens, habitante des océans, des vapeurs

de rêves et du cosmos

j’ai banni la vitesse si ce n’est celle des passions,

des amours sans sommeil et des colères fécondes

de jours meilleurs, sinon je nage

je chéris la brasse le regard ancré vers l’horizon

qui donne grain à la réflexion, donne à jouir la langue

salivant de mots qui font le bel ouvrage

l’aiguille coud son langage anarchique et éphémère

à mon épaule tandis qu’un fil d’encre coule

des lèvres noircies sur lesquelles dansent paresseux, algues,

grands singes et diodons

je nage suivant le parfum des plaisirs, je nage parmi eux

dans la clameur d’un grand soleil nourricier

d’ailleurs, je sais seulement que ma poésie

c’est de leur poumon qu’elle vient

Je nage pour conjurer mort et destruction, sertir le jour

de beau et d’utopie

Utopie, qui n’est pas moins palpable que mon sang

qui se languit de vous, Ô semblables

déserteurs des contrées en-rêvées


Je suis enfant de la brume, fille de la langueur

je nage dans les fonds marins d’une canopée, je nage

entres les branches qui se tendent et se prosternent

pour me saluer, mélancoliquement

Je suis si grande dans la trouée de l’ignorance

La brume est mon âme-sœur 

L’odeur du pain grillé

Quelques bruits timides

les gestes sont lents, encore happés

par la nuit

Là, le banal s’installe

des mots, souvent les mêmes

certains racontent leurs rêves, d’autres se querellent

car comme chaque matin, elle n’a pas faim

le petit a fait un cauchemar, du beurre

il n’y a plus de beurre

À l’éveil chacun est encore tout entier à lui-même

le banal tend son sein :

boire le lait au pis de la vache

se baigner nu dans la rivière

Le banal croit-on

loin de ceux que l’on aime, on repense à ces mots

on les cueille avec nostalgie comme d’insignifiantes fleurs

sauvages dans un temps en jachère, aussi précieux

que la rosée, vers laquelle on tend la langue du souvenir

Le banal n’a rien d’ordinaire

car qui peut prévoir que demain

nous verrons ensemble le soleil se hisser?

plongé dans le noir, on y voit toujours mieux dans sa tête

Voyez-vous, rien n’est ordinaire

ni même l’odeur du pain grillé

où l’on se niche, au chaud

comme sur le ventre d’une mère

nul besoin de savoir dire

(je t’aime)

« Du beurre,

il n’y a plus de beurre

tu ne finis pas ton café? »

Les mains flâneuses