pèlerinage

Chaque jour accomplir son pèlerinage, faire le plein

en faisant le tour du vide, faire le vide

en faisant le tour du plein

Te souviens-tu de nos promenades lorsque nous longions la Seine

dans un sens puis dans l’autre, comme les promeneurs du dimanche

qui nous entouraient. Promenades de détenus disions-nous,

à tourner en rond avec une seule certitude collée aux semelles :

la mort doit venir nous reprendre, jamais à point

évidemment

Il y avait ce couple qui attira notre attention, croisé dans un sens

puis dans l’autre, ils avaient conservé les mêmes rôles : lui, parlait

elle, acquiesçait le regard hameçonné vers l’ailleurs

Que d’allers-retours, de marches incessantes parcourues

dans le temps, on ne puise rien dans le futur, c’est un mot

comme une carotte qu’on a envie de flairer, qui nous fout en pagaille

alors que ce n’est même pas une brise

Tu vois, la nature a récompensé mon attention et m’a dotée

d’un œil lucide, l’oisiveté

Chaque jour me conduit vers la même soif et je rentre

pesant le même poids de questions et de perplexité

La balance penche si vite de la tranquillité vers son contraire

si vite déséquilibrée : le temps de l’envol d’un Pinson

regard constellé – regard enseveli

L’aube et le crépuscule continuent de m’écarteler mais

les tentacules de l’inéluctable ne m’ont pas encore atteintes

Ils disent qu’éternels on s’ennuierait : foutaise !

puis qu’a-t-il de si repoussant l’ennui ?

soit il est engrais, soit on en meurt

moi je m’y vautre comme chat au soleil !

Je regarde le temps droit dans les yeux, je le bois à grosses gorgées

par petits pas qui vont nonchalamment

Je regarde le soleil droit dans les yeux, peu importe la brûlure

Seule compte l’irradiation

Je me pendrais bien avec un rayon de lumière

pour être son envers, sa chute, son envol

ne serait-ce pas le plus beau et le plus juste des divorces ?

ça continuait de faire les cent pas dans sa tête

l’œil captif plongé au-delà du carreau

me hisser au-dessus d’une brûlure pour glisser dans la nuit

me hisser au-dessus d’une brûlure pour glisser dans la nuit

Etty Hillesum – Une vie bouleversée

Mercredi 25 février, 7 heures et demie du matin. Je me suis coupé les ongles des orteils, j’ai bu une tasse de vrai cacao Van Houten et mangé une tartine de miel, le tout avec une vraie passion. J’ai ouvert la Bible au hasard, mais le passage n’apportait aucune réponse à ce début de matinée. Cela ne fait rien, du reste, car il n’y avait pas de questions, seulement une grande confiance et une profonde reconnaissance pour la beauté de la vie, et c’est pourquoi ce jour est historique : non pas parce que je dois me rendre tout à l’heure à la Gestapo avec S., mais parce que malgré cela, je trouve la vie si belle.

Mardi, 9 heures et demie. Hier soir en allant chez lui, j’étais pleine d’une aimable langueur printanière. Et tandis que, désirant sa présence, je pédalais rêveusement sur l’asphalte de la Lairessestraat, je me sentis soudain caressée par une tiède brise de printemps. Et je pensais tout à coup : cela aussi c’est bon. Pourquoi ne connaîtrait-on pas une véritable ivresse amoureuse, tendre et profonde, au contact du printemps, ou de tous les êtres ? On peut aussi se lier d’amitié avec un hiver, avec une ville ou un pays. Je me souviens du hêtre rouge de mon adolescence. J’avais une liaison toute particulière avec cet arbre. Certains soirs, prise d’un désir soudain de le voir, je faisais une demi-heure de bicyclette pour lui rendre visite et je tournais autour de lui, hypnotisée par son regard rouge sang. Oui, pourquoi ne vivrait-on pas un amour avec un printemps ? Et la caresse de cet air printanier était si tendre, si enveloppante, que celle de mains masculines (fût-ce les siennes !) me paraissait grossière en comparaison. C’est dans ces dispositions que j’arrivais chez lui. La lumière de son bureau éclairait faiblement la petite chambre à coucher contiguë, et en entrant je vis son lit ouvert, que parfumait un lourd rameau d’orchidées penché au-dessus de ses draps. Et sur la table de chevet, près de son oreiller, des narcisses toutes jaunes, étonnamment jaunes et jeunes. Ce lit ouvert, ces orchidées, ces narcisses : pas besoin de nous étendre côte à côte ; debout dans la pénombre de cette chambre j’avais l’impression de me lever d’une nuit d’amour. Lui était assis à son petit bureau, et une fois de plus je fus frappée de l’aspect de son visage, un très vieux paysage grisâtre marqué par les intempéries. […].

9 heures du soir. Ma petite Marocaine à l’air grave, au cheveu noir, fixe mon jardin de fleurs, ou plutôt son regard animal et serein se perd au-delà, comme toujours. Les petits crocus jaunes, mauves et blancs pendent d’un air épuisé par-dessus le bord de leur bac improvisé, ils ont trop vécu depuis hier. Et vous, clochettes jaunes dans la transparence du cristal, comment vous appelez-vous au juste ? Un caprice printanier de S., qui les a achetées. Et hier soir il m’avait déjà apporté ce bouquet de tulipes. […]. Nous n’avons plus le droit de nous promener sur le Wandelweg, le moindre groupe de deux ou trois arbres a été rebaptisé « bois » et porte un écriteau : « Interdit aux Juifs ». On en voit fleurir partout de ces pancartes. Pourtant il reste bien assez de place où vivre dans la joie, faire de la musique ensemble et s’aimer.

Etty Hillesum – Une vie bouleversée (Journal suivi de Lettres de Westerbork)

Il restait en retrait de la lumière

sans répondre aux appels de ses amis étendus

sur l’herbe à batifoler tout en se chauffant les os

Une belle peinture, vous ne mettez pas la

tête dans sa toile, vous prenez du recul pour mieux la voir

et l’admirer

l’important n’est pas que les rayons se posent sur moi

mais sur ce que je contemple

Répondait-il d’une bouche close

mais souriante, lœil vif

dans lequel on devinait la main du peintre à l’ouvrage

peignant pour sa mémoire où ruissellera

ce qui nourrit son homme

Dans son complet gris

Un foulard en soie assorti à son complet gris est amplement noué autour de son cou dont il a laissé apparaître la gorge. Modeste mais élégant, il est frêle, semble fragile et précieux comme une vieille porcelaine. De belles rides sillonnent son visage un peu pâle, des rides qui, si vous les écoutez, peuvent à la manière d’un conte vous transporter vers de lointaines contrées. Deux petites pupilles brillantes d’un gris vert révèlent un esprit curieux et attentif, elles vont et viennent, traversent la vitre du métro sur laquelle son épaule repose puis se posent sur les voyageurs. Les miennes ne sont pas plus originales, assise en face de lui, je fais de même puisque dans ces transports où même la lumière du jour nous est retirée, j’ai deux types de lectures: les visages ou les livres. Nous papillonnons d’une figure à l’autre mais aucune ne semble vouloir nous accompagner, elles semblent toutes happées par une voix venue d’ailleurs, une voix certainement très importante puisqu’elles ne la quittent pas des yeux, ni des mains… Les petites branches où nous nous posons sont bien fragiles. Avant de descendre, je le regarde une dernière fois pour lui laisser un mot. C’est hâtif mais suffisant. Suffisant pour vous habiter longtemps. Le métro, qui peu à peu se vidait allait arriver à destination. Ce monsieur avait presque parcouru toute la ligne. Alors, j’ai pensé à la solitude, à la solitude qu’on ne voit plus dans la foule, qu’on croît ne pas être puisque nous sommes là, les uns à côté des autres. Il y a le bruit, les corps, les voix, le temps qui dans son grand vacarme se fait oublier. Alors, j’ai soudainement pensé que peut-être ce petit monsieur ne descendrait pas, qu’être là était un moyen comme un autre d’avoir de la compagnie, d’être immergé dans un grand cœur battant. Des semaines plus tard, ce bout de vie en complet gris me revient comme un parfum aux fragrances rares, douces et nostalgiques. Combien, vont, errent, invisibles (on ne fait attention qu’à ceux qui s’affairent en tout sens et qui pourtant brassent de l’air) sans but précis apparent, si ce n’est le plus grand: marcher en regardant le temps qui passe droit dans les yeux. Combien sont des balises en bord de route prêtes à dire silencieusement « nous pouvons nous heurter, ralentis ».

Et cette vieille dame hier qui n’arrivait pas à descendre du bus, arrêté trop loin du trottoir et que l’on tardait à aider. Pourquoi la vieillesse paraît être une terre étrangère où nous n’irons pas ? Pourquoi tracer une telle frontière qui fera notre propre mal ?

Journal d’un manœuvre – Thierry Metz

27 juillet. – Le lundi est une eau froide, une pluie glacée. On s’y risque à petits pas comme des oiseaux traversant une flaque, en sautillant. Nos gestes, encore engourdis, ne déplacent pas plus d’une brindille à la fois. Le dormeur nous a laissés partir ce matin, après l’envoûtement qui n’était pas qu’un rêve. Comment prolonger ici ce qu’il nous disait dans sa sieste ? ici où tout est fixé d’avance, où ce qu’on voit a toujours le dernier mot, ne s’inspire que d’un regard immédiat ? Comment faire pour que surgisse à hauteur de ce regard la main ensemencée du dormeur ? On travaille, quelque chose avance : c’est le but. Est-ce le seul ? Faut-il qu’un langage s’isole de tout ça, s’absente, pour en parler ? Peut-être. Le manoeuvre ne fait que ça du lundi au vendredi.

Journal d’un manœuvre, Thierry Metz

Fernand – Cabaret n°37

T’es dans la marge, c’est plus tranquille, marches à ton rythme. Pas besoin de courir.

On y va tous!

Tu les observes, rien d’enviable, avales ta croûte. Et puis tu pars.

Un jour de cœur qui peut plus, tu pars avec rien qu’tes dix doigts pour dieux et maîtres qu’allaient au chagrin, sans broncher, sans s’illusionner. Il y a là un rayon de soleil qui chante sa gloire, la ritournelle d’une pluie, navrée ou la sourde rage d’un ciel tout bleu, tout gris…faut le peindre à sa guise. Un dernier mot qui tambourine dans le ventre. Il y a peut-être un chien qu’est là qui t’regarde et qui t’regrette, qu’a les yeux ravagés. Ils ne savent pas les passants près du cimetière, mais t’as connu l’amour toi.

T’as connu l’amour, parfois c’est loin des Hommes qu’on le trouve, eux se traînent là en ombres massives à suivre leur bonheur en file indienne, à se marcher dessus sans jamais se donner la main. Ces chercheurs d’or étreignent le vide dans des distractions vaines. Quand le corbillard passera avec la poussière derrière, seule, il y aura sûrement un oiseau qui babillera, un merle noir planté là sur sa branche, comme toi t’étais, il sifflera.

Va, tu le savais bien qu’il sifflerait

T’as connu l’amour toi.

et le vent, l’océan, les marées

D’abord, elle s’assoit au bord de la falaise

son regard serpente sur l’océan

elle se sent aussi inconsistante que lui

mais elle se lève et marche le long

tendant les bras à l’horizontale

Chaque jour elle apprend à marcher

pour dompter son vertige

Il y a cet homme qui vient au même endroit

sauf que lui c’est la nuit quand elle est trop forte

la peur de la mort et qu’on n’y voit plus rien

du vide et du plein, quand corps et néant

se confondent et que le vacarme

de l’océan vaut bien celui de l’intérieur

Il en oublierait la hauteur, il serre les dents

les poings : l’insoutenable idée de la mort

qui tomberait, se fracasserait, se répandrait

en morceaux éparses

Il en jouit presque

Et le vent,

l’océan, les marées qui perpétuent leur chœur

Un marin pêcheur passe, qui sifflote sous la brise matinale

il rentre au port, fêté par une nuée de mouettes et de goélands

« Beau temps pour le chalut! »

Revue Cabaret – n°37

Ces amants ont

le regard ravagé

la plainte à l’ombre

dans les replis du corps

Derrière eux, la mer

imprudente, inexpiable

mais,

follement prometteuse

où le sang veut dévaler

* * *

Trois de mes poèmes: Fernand, Défaite et Ces amants sont à retrouver dans le n°37 de la revue Cabaret qui a pour thème « Dans Paris ».

La ballade se poursuit par ici

la songeuse

Restait la songeuse

la songeuse et ses méandres

son apesanteur

un

goutte à goutte dans le temps

belle évanescente, tendez-moi encore vos mains gantées de satin blanc

étourdissez-moi de votre souffle langoureux

je me veux aussi songeuse que vous

éperdument trouble et silencieuse

Percée, Taïwan, Argentique, 2019*

*Photo exposée en octobre 2020 à l’EHESS.

« Que demande la Terre? »

J’interrogeais le saule

que fais-tu là?

ses feuilles s’agitèrent

parmi elles, un martin-pêcheur

que fais-tu là?

un cri aigu et strident s’éleva

je le suivais des yeux quand,

mes pas traînassant trébuchèrent sur une pierre

et toi, que fais-tu là?

un rayon vint l’éclairer avant de soudainement s’envoler

Je n’eus d’autre choix que d’aller, laissant l’instant me laper

imitant saule, martin-pêcheur, pierre

être feuilles qui s’agitent, cri qui s’élève, roche

qui s’échauffe sous une lumière chancelante

à contre-courant

J’ai repris du café de ce matin pour qu’à nouveau le soleil s’étire dans la nuit. C’est un autre pays que celui de l’éveil, quel horizon ! J’ai repris du café de ce matin, faut dire qu’il a manqué au jour l’ivresse pour qu’il s’encanaille assez et rivalise avec le temps, aussi fourbe qu’hier. C’est sûr, la nuit vient encore trop tôt nous couvrir. Chaque jour qui se recroqueville est comme une fleur séchée, figée dans sa danse; et l’on cherche au creux de l’oreiller un parfum embaumant et charnel quand vient l’odeur d’une plante grimpante et entêtante qui nous susurre le perpétuel inachevé. Le courant est si fort, quelle branche saisir avant qu’il nous mène en aval de la lumière ? Il faudrait toujours avoir en tête, la peine que doivent se donner des jambes, une voix, un souffle, pour aller, à contre-courant.

Dans un recoin du jour

L’attente s’est muée en lac

qui engloutit son homme

les autres, ne sont qu’ombres

qui glissent hâtives, insensiblement

les autres sont des revenants

Il a trouvé refuge dans le silence

qui, peu à peu, tisse sa toile

soyeuse

dans un recoin du jour

Proie piégée, le silence devient

tombeau

emmaillotant son corps, sa voix

seuls, l’aube et le crépuscule sont paix

Les heures trop vives et aveuglantes

les heures bruyantes de clartés

il n’en peut tirer aucun lait

seuls, l’aube et le crépuscule abreuvent

leur homme de ce qu’il faut d’intime

de corps à corps avec la terre

Pendant que le ciel déclame son élégie

tout feu tout fable!

son sang se mêle à celui de nuages flamboyants

son âme en extase, offre, dans un battement d’ailes

l’abandon de soi tandis qu’il lui paraît

ne jamais autant s’appartenir

Il se détourne heure après heure du jour pâle

comme ses ombres

qui miment un langage imposteur, pusillanime

mais, quand il entend au loin, des voix qui s’unissent

des voix d’Hommes pleines de sèves, des voix bien vivantes

qui vont en volée, tracent l’esquisse d’un nouveau printemps

lui revient comme un ressac oublié, une colère vivifiante

lui revient son ciel rougeoyant qui gronde et peut-être

agonise

Alors il doute

et se demande, si ce qu’il avait cru être salvateur

n’était pas sacrifice, pas seulement de lui-même  mais

de ce qu’il chérissait

s’il n’était pas devenu ce qu’il avait fui

un fantôme au souffle vain

L’attente s’est muée en lac

qui engloutit son homme

les autres, ne sont qu’ombres

qui glissent hâtives, insensiblement

les autres sont des revenants

C’est ailleurs

La mer, l’oubli, Dieppe, argentique, 2020

Les amants restent près du phare

leur jouissance est de regarder partir

les bateaux qu’ils ne prendront jamais

Rien ne ressemble plus aux amants

que la mer, la mer qui les berce

quand ils s’adossent à la sentinelle de pierre

froide, humide, battue par les embruns

La mer qui leur conte des histoires de naufragés

tandis que les heures sombrent avec les vagues

Il lui enlève quelques mèches

que le vent a collé sur ses lèvres vermeilles et iodées

Pour y poser l’oubli

l’oubli, comme un doux feu

Une sirène retentit mais,

c’est ailleurs

Anna Gréki – À cause de la couleur du ciel

Pour Ahmed Inal


Arrogant tel un très jeune homme

Il ressemble à la liberté

Il ressemble tellement à la liberté

Ce ciel tendre plus qu’un oiseau ce ciel adulte

Que j’en ai la gorge serrée – ciel de vingt ans

Qui veut aller nu triomphant comme une insulte –

La gorge serrée à ne plus pouvoir parler

– corps défendu corps parfumé ciel sans pitié –

La gorge nouée sans pouvoir dire à quel point

Je suis si triste à cause de la couleur du ciel


Déployant ses muscles soyeux

Il ressemble à la paix

Il ressemble tellement à la paix

Ce ciel des cent désirables ce ciel paisible

Que j’y vois des hommes libres s’y promener

À l’ombre des eucalyptus et des fontaines

Où viennent boire tranquilles les sangliers

Et si j’ai des yeux à l’épreuve du soleil

Pour fixer ce ciel dérimé c’est parce que

Je suis triste à cause de la couleur du ciel

Proche à tendre la main

Il ressemble à mon amour

Il ressemble tellement à mon amour

Ce ciel à portée de main ce ciel lointain

Que j’en ai le cœur battant – ciel jamais atteint

Lèvres mordues pupilles au large dans les yeux –

Le cœur battant comme une truite sur la rive

Charnues d’un ciel coupé en herbe ce blé vif

J’en ai le cœur battant à ne plus savoir que

Je suis triste à cause de la couleur du ciel


Poursuivi poignardé présent

Il ressemble à mon pays

Il ressemble tellement à mon pays

Ce ciel persécuté ce ciel bleu comme la colère

Comme l’ombre de la mer bleu persévérant

Que j’en ai la tête haute – ciel nourrissant

Ciel oxygéné ciel directeur ciel tenace

Tel un parfum de paix de liberté d’amour

La tête haute malgré le poids des nuages


J’ai la tête haute et je n’ai jamais dit

Que je suis triste à cause de la couleur du ciel



Anna Gréki, Juste au-dessus du silence

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge

On devrait attendre et butiner toute une vie durant, si possible une longue vie durant; et puis enfin, très tard, peut-être saurait-on écrire les dix lignes qui seraient bonnes. Car les vers ne sont pas, comme certains croient, des sentiments (on les a toujours assez tôt), ce sont des expériences. Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès des mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs eux-memes ne sont pas encore cela. Ce n’est lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge

Au plus près du vent

Au plus près du vent, Yunnan, Chine, Argentique, 2017

Ce jour là, elle avait la peau moite, sa voix contenait d’innombrables odeurs, son regard était, légèrement voilé mais tout de même, pleins de chants.

Il transpire encore ce jour.

Tu vois, la marche, c’est comme dans un bateau: tu choisis l’allure, même quand il y a pétole, t’avances, comme quand tu t’assois au bord de la route pour expirer, faut juste garder un oeil sur la girouette de tes désirs

il vient de là, le vent

puis, y’a plus qu’à , rien que du temps à perdre

Poème: son houblon, sa levure

Où sont-ils nos poètes de gouttières?

ceux dont la prose sent la sueur, la baise, la bière

qu’ont la houle dans le ventre qui remonte par la gorge

par les yeux, redescend par les doigts qui créent vertiges

ceux qu’ont rien prévu qu’errer, prendre le jour par le cul

pour qu’il gueule bien fort, tirer sa tignasse, le bouffer

jusqu’à l’os puis partir par la route qui vient

en ne sachant qu’une chose

une seule qui suffit pour chialer en douce, montrer les crocs

crèvera bien celui qui rira le dernier

Résonne

dansons, dansez sous la belle blonde et ses étoiles

qui nous font de l’œil

pour que poèmes battent le pavé

mènent l’Homme loin, haut vers le sensible et l’estropié

dansons, dansez sous la belle blonde et ses étoiles

qui nous font de l’œil

trinquons aux vers de nos dépouilles

qui furent fidèles!

qui furent liberté!

dansons, dansez sous la belle blonde et ses étoiles

qui nous font de l’œil

mettons-nous nus

Les invisibles

Mort au combat

l’ouvrier, tombé d’un échafaudage

seulement pour lui

ni décoration, ni cérémonie ou une

du Journal Télévisé

lavé-emballé-jeté, « circulez y’a rien à voir »

Morte au combat

la femme qui avorte dans l’illégalité

seulement pour elle

ni décoration, ni cérémonie ou une

du Journal Télévisé

lavée-emballée-jetée, « circulez y’a rien à voir »

Morte au combat

l’enfance qui brûle à gaza

seulement pour elle

ni décoration, ni cérémonie ou une

du Journal Télévisé

lavée-emballée-jetée, « circulez y’a rien à voir »

Morts au combat

Morts au combat

Morts au combat

seulement pour eux

ni décorations, ni cérémonies ou une

du Journal Télévisé

Laisse, le cerf-voler

Poésie

Une rose éclot couverte de boue

Cet homme danse quand le sang gicle

sur son torse nu entaillé par la bise

Le chant de la mésange achève

un requiem

L’œil verdoyant quand la fenêtre

bleuit à l’orage qui s’y cogne

L’Humanité est langue morte, dit-elle

Poésie est

toujours langue nouvelle

Naître

les cadavres tout autour se traînent

se suivent, se

concurrencent à qui peut mieux

désosser nos utopies

Les charognards, ô les damnés

naître, naîtront-ils

chausseront-ils enfin leurs peaux

avant d’avoir le regard terré?

Poésie

Les convulsions de l’être et de l’instant

ce n’est pas un cri, non

ce n’est pas un cri

C’est parler la bouche pleine

de vie, même, enseveli sous les mots

les plus sombres, c’est parler la bouche

pleine d’un pouls rapide qui déborde

son fil qui s’envole

Laisse, le cerf-voler

Poésie

elle est farouche et les caresses

elle n’aime pas ça

Poésie

la belle errante

qui va, sous un silence de traîne

Les mains flâneuses