Quand finira la nuit?

S’il suffisait comme cette plante

de se gorger d’eau et de lumière

puis d’attendre

mais la nuit, qui rampe et vous assiège

répand son écho assourdissant

Une sentinelle fait les cent pas

quand les veines atrophient

étranglent

les sources bouillonnantes de désirs

Utopie n’est pas vain mot

n’est pas chimère, ni illusion

avez-vous une fois tenu l’amour dans vos poitrines?

Un monde sans amour, c’est l’enfer

il n’y aura d’utopie sans colère, sans délivrance

une sentinelle fait les cents pas

Quand finira la nuit?

Le membre fantôme

Tandis que le chêne endolori

exhibe sa large plaie

je pense, le regard appuyé

contre sa blessure muette

son creux, le nôtre charnel

à l’amputation de l’artiste

qui ne cesse de redessiner sa

jambe absente, caressant

avec autant de douleur

que de plaisir

le membre Fantôme

une perte

le contour du vide

L’ultime jouissance

Qu’aucun Homme en mon absence ne me manipule

que nul ne me dépossède de ma mort

rangez formol, étiquette, petite ou grosse boîte !

ne vous donnez pas tant de peine

la nature fera l’affaire : je veux donner mon corps aux bêtes

que le prodigieux vautour fauve en s’approchant

habille ma peau d’ombre et de vent et de son bec, de sang

que mon linceul soit le ventre de la montagne, pour qu’enfin

nous nous offrions une ultime jouissance, une belle

et véritable sauvagerie sous les yeux d’un ciel, tourbière de désirs

Entendez-vous nos grognements depuis vos sociétés charognardes ?

Entendrez-vous notre revanche ?

SCHIZOPHRENIE ET RADICALISATION : de quoi parle-t-on ? — Printemps de la psychiatrie

Jean François Rey (philosophe) et Pierre Delion (psychiatre), le 31 mai 2021 Quand les mots perdent leur sens, l’opinion et ceux qui la formatent font courir des risques énormes à la liberté. Nul ne s’est avisé, jusqu’à présent, après l’agression regrettable d’une policière municipale près de Nantes, de tenter d’expliquer, même sommairement, de quoi il […]

SCHIZOPHRENIE ET RADICALISATION : de quoi parle-t-on ? — Printemps de la psychiatrie

Sans me retourner

D’autres viendront jetés dans l’arène prendre le dessin de ton rire, la place de notre colère, le poids de mes soupirs, piétiner leur bouquet de déception sous l’averse, d’autres viendront se frotter au goût des plaies, aux ébranlements de l’amour, s’asseoir sur le banc des déroutés, ouvrir les mains aux pigeons et noyer l’attente au coin d’un zinc, d’autres viendront sauter du train en marche, se rendre à l’ignorance, philosopher à l’ombre d’un poème, se balancer d’un jour à l’autre, plus ou moins fort, d’autres viendront comme d’autres sont venus tendre leurs errances à la mer, s’agripper aux derniers rayons d’un soleil qu’ils ne voulaient pas encore couchant, d’autres viendront s’enivrer du parfum des roses, brandir l’œillet rouge, s’émerveiller sous les flocons, gravir toujours plus les monts, pousser la romance ou fouler la solitude le long d’un ruisseau, déposer un baiser sur la peau du chêne et s’en aller imitant la grâce d’un cygne, d’autres viendront remuer les mêmes chaînes que portait un cœur entre deux battements, d’autres viendront et il me faut déjà les aimer pour pouvoir partir sans me retourner. Il y a urgence à abolir l’urgence de vivre me dit cette chair qui soutient des siècles.

D’autres viendront, mimer le geste

déjouer la cadence.

Matin noir

Il pleut sur son café qu’elle touille brusquement

éclaboussant la nappe du ressac d’une nuit blanche

tandis que son regard divague cherchant dans le jour

le soleil qui tarde à se lever, viendra-t-il à temps

soutenir la tête nichée dans la paume de sa main,

remplacer l’odeur du pain qu’il faisait griller après avoir mis

le beurre sur la table comme un baiser dans son cou ?

C’est une odeur qui manque à sa mémoire

rien qu’une odeur qui habiterait son corps

irriguerait ses veines, ses seins, ses yeux, mais voilà

elle reste désertée, nue et tremblante devant un bol abyssal

ses lèvres violacées se refusent à la chaleur préférant le silence

glacial et scellé des échoués qui contemplent la vie

depuis la rive d’en face, derrière une fenêtre close

elle croyait en l’amour comme on croit en une religion

mais dieu s’est effondré, dieu n’existe pas, « dieu n’a jamais existé ! »,

remuant toujours plus vite la marée noire

qui maintenant se déverse sur ses cuisses bleuies

Au plus près du vent

Au plus près du vent, Yunnan, Chine, Argentique, 2017

Ce jour là, elle avait la peau moite, sa voix contenait d’innombrables odeurs, son regard était, légèrement voilé mais tout de même, pleins de chants.

Il transpire encore ce jour.

Tu vois, la marche, c’est comme dans un bateau: tu choisis l’allure, même quand il y a pétole, t’avances, comme quand tu t’assois au bord de la route pour expirer, faut juste garder un oeil sur la girouette de tes désirs

il vient de là, le vent

puis, y’a plus qu’à , rien que du temps à perdre

et le vent, l’océan, les marées

D’abord, elle s’assoit au bord de la falaise

son regard serpente sur l’océan

elle se sent aussi inconsistante que lui

mais elle se lève et marche le long

tendant les bras à l’horizontale

Chaque jour elle apprend à marcher

pour dompter son vertige

Il y a cet homme qui vient au même endroit

sauf que lui c’est la nuit quand elle est trop forte

la peur de la mort et qu’on n’y voit plus rien

du vide et du plein, quand corps et néant

se confondent et que le vacarme

de l’océan vaut bien celui de l’intérieur

Il en oublie la hauteur, il serre les dents

les poings : l’insoutenable idée de la mort

qui tomberait, se fracasserait, se répandrait

en morceaux éparses

Il en jouit presque

Et le vent,

l’océan, les marées qui perpétuent leur chœur

Un marin pêcheur passe, qui sifflote sous la brise matinale

il rentre au port, fêté par une nuée de mouettes et de goélands

« Beau temps pour le chalut! »

Saveurs de juin

En cet après-midi de juin

La cerise noire répand son jus

Sur les langues, les doigts, les lèvres

Gourmandes, le vent désiré empoigne

Les corps et de ses mains indiscrètes

Sculpte, cuisses, seins, ventres

Des femmes trahies par de amples habits

Seules la brise et la sueur dégoulinant

Sur nos chairs nous habillent, et pour peu que l’amour

S’en mêle, on se laisserait renverser par le soleil

Le cou tendu comme un désert interdit

à contre-courant

J’ai repris du café de ce matin pour qu’à nouveau le soleil s’étire dans la nuit. C’est un autre pays que celui de l’éveil, quel horizon ! J’ai repris du café de ce matin, faut dire qu’il a manqué au jour l’ivresse pour qu’il s’encanaille assez et rivalise avec le temps, aussi fourbe qu’hier. C’est sûr, la nuit vient encore trop tôt nous couvrir. Chaque jour qui se recroqueville est comme une fleur séchée, figée dans sa danse; et l’on cherche au creux de l’oreiller un parfum embaumant et charnel quand vient l’odeur d’une plante grimpante et entêtante qui nous susurre le perpétuel inachevé. Le courant est si fort, quelle branche saisir avant qu’il nous mène en aval de la lumière ? Il faudrait toujours avoir en tête, la peine que doivent se donner des jambes, une voix, un souffle, pour aller, à contre-courant.

L’odeur du pain grillé

Quelques bruits timides

les gestes sont lents, encore happés

par la nuit

Là, le banal s’installe

des mots, souvent les mêmes

certains racontent leurs rêves, d’autres se querellent

car comme chaque matin, elle n’a pas faim

le petit a fait un cauchemar, du beurre

il n’y a plus de beurre

À l’éveil chacun est encore tout entier à lui-même

le banal tend son sein :

boire le lait au pis de la vache

se baigner nu dans la rivière

Le banal croit-on

loin de ceux que l’on aime, on repense à ces mots

on les cueille avec nostalgie comme d’insignifiantes fleurs

sauvages dans un temps en jachère, aussi précieux

que la rosée, vers laquelle on tend la langue du souvenir

Le banal n’a rien d’ordinaire

car qui peut prévoir que demain

nous verrons ensemble le soleil se hisser?

plongé dans le noir, on y voit toujours mieux dans sa tête

Voyez-vous, rien n’est ordinaire

ni même l’odeur du pain grillé

où l’on se niche, au chaud

comme sur le ventre d’une mère

nul besoin de savoir dire

(je t’aime)

« Du beurre,

il n’y a plus de beurre

tu ne finis pas ton café? »

Anna Gréki – À cause de la couleur du ciel

Pour Ahmed Inal


Arrogant tel un très jeune homme

Il ressemble à la liberté

Il ressemble tellement à la liberté

Ce ciel tendre plus qu’un oiseau ce ciel adulte

Que j’en ai la gorge serrée – ciel de vingt ans

Qui veut aller nu triomphant comme une insulte –

La gorge serrée à ne plus pouvoir parler

– corps défendu corps parfumé ciel sans pitié –

La gorge nouée sans pouvoir dire à quel point

Je suis si triste à cause de la couleur du ciel


Déployant ses muscles soyeux

Il ressemble à la paix

Il ressemble tellement à la paix

Ce ciel des cent désirables ce ciel paisible

Que j’y vois des hommes libres s’y promener

À l’ombre des eucalyptus et des fontaines

Où viennent boire tranquilles les sangliers

Et si j’ai des yeux à l’épreuve du soleil

Pour fixer ce ciel dérimé c’est parce que

Je suis triste à cause de la couleur du ciel

Proche à tendre la main

Il ressemble à mon amour

Il ressemble tellement à mon amour

Ce ciel à portée de main ce ciel lointain

Que j’en ai le cœur battant – ciel jamais atteint

Lèvres mordues pupilles au large dans les yeux –

Le cœur battant comme une truite sur la rive

Charnues d’un ciel coupé en herbe ce blé vif

J’en ai le cœur battant à ne plus savoir que

Je suis triste à cause de la couleur du ciel


Poursuivi poignardé présent

Il ressemble à mon pays

Il ressemble tellement à mon pays

Ce ciel persécuté ce ciel bleu comme la colère

Comme l’ombre de la mer bleu persévérant

Que j’en ai la tête haute – ciel nourrissant

Ciel oxygéné ciel directeur ciel tenace

Tel un parfum de paix de liberté d’amour

La tête haute malgré le poids des nuages


J’ai la tête haute et je n’ai jamais dit

Que je suis triste à cause de la couleur du ciel



Anna Gréki, Juste au-dessus du silence

J’ai affûté le jour

J’ai affûté le jour

Chaussé un nouveau regard

Pour que le crépuscule

Ne m’happe les chevilles

Mais

S’avance, s’élance

Sur la pointe de la lame

Le glaive des heures vaines

D’avant la nuit, d’avant l’envol

Dont le reflet à mes mouvements

S’étire à mesure que je lutte

Et m’englue dans une image déformante

Hier n’est pas moins demain qu’aujourd’hui

Il fallait être folle pour magnifier ce jour

Sans d’abord l’avoir maudit

Un peu comme je t’aime mon amour

pèlerinage

Chaque jour accomplir son pèlerinage : faire le plein

en faisant le tour du vide, faire le vide

en faisant le tour du plein

Te souviens-tu de nos promenades lorsque nous longions la Seine

dans un sens puis dans l’autre comme les promeneurs du dimanche

qui nous entouraient. Promenades de détenus disions-nous,

à tourner en rond avec une seule certitude collée aux semelles :

la mort doit venir nous reprendre, jamais à point

évidemment

Il y avait ce couple qui attira notre attention, croisé dans un sens

puis dans l’autre, ils avaient conservé les mêmes rôles : lui, parlait

elle, acquiesçait le regard hameçonné par l’ailleurs

Que d’allers-retours, de marches incessantes parcourues

dans le temps, on ne puise rien dans le futur, c’est un mot

comme une carotte que l’on se tend, qu’on a envie de flairer

qui nous fout en pagaille alors que c’est même pas une brise

Tu vois, la nature a récompensé mon attention et m’a dotée

d’un œil lucide : l’oisiveté

Chaque jour me conduit vers la même soif et je rentre

pesant le même poids de questions et de perplexité

La balance penche si vite de la tranquillité vers la hantise

si vite déséquilibrée : le temps de l’envol d’un Pinson

regard constellé – regard enseveli

L’aube et le crépuscule continuent de m’écarteler mais

les tentacules de l’inéluctable ne m’ont pas encore atteintes

Ils disent qu’éternels on s’ennuierait : foutaise !

puis, qu’a-t-il de si repoussant l’ennui ?

soit il est engrais soit on en meurt

moi je m’y vautre comme chat au soleil !

Je regarde le temps droit dans les yeux

le bois à grosses gorgées, par petits pas

qui vont nonchalamment

Je fixe le soleil, peu importe la brûlure

seule compte l’irradiation

Je me pendrais bien avec un rayon de lumière

pour être son envers, sa chute, son envol

ne serait-ce pas le plus beau et le plus juste des divorces ?

me hisser au sommet d’une brûlure pour glisser dans la nuit

Tu vois, cette musique par sa beauté est si insoutenable, si puissante

qu’elle me pousserait, la garce, du trentième étage

Etty Hillesum – Une vie bouleversée

Mercredi 25 février, 7 heures et demie du matin. Je me suis coupé les ongles des orteils, j’ai bu une tasse de vrai cacao Van Houten et mangé une tartine de miel, le tout avec une vraie passion. J’ai ouvert la Bible au hasard, mais le passage n’apportait aucune réponse à ce début de matinée. Cela ne fait rien, du reste, car il n’y avait pas de questions, seulement une grande confiance et une profonde reconnaissance pour la beauté de la vie, et c’est pourquoi ce jour est historique : non pas parce que je dois me rendre tout à l’heure à la Gestapo avec S., mais parce que malgré cela, je trouve la vie si belle.

Mardi, 9 heures et demie. Hier soir en allant chez lui, j’étais pleine d’une aimable langueur printanière. Et tandis que, désirant sa présence, je pédalais rêveusement sur l’asphalte de la Lairessestraat, je me sentis soudain caressée par une tiède brise de printemps. Et je pensais tout à coup : cela aussi c’est bon. Pourquoi ne connaîtrait-on pas une véritable ivresse amoureuse, tendre et profonde, au contact du printemps, ou de tous les êtres ? On peut aussi se lier d’amitié avec un hiver, avec une ville ou un pays. Je me souviens du hêtre rouge de mon adolescence. J’avais une liaison toute particulière avec cet arbre. Certains soirs, prise d’un désir soudain de le voir, je faisais une demi-heure de bicyclette pour lui rendre visite et je tournais autour de lui, hypnotisée par son regard rouge sang. Oui, pourquoi ne vivrait-on pas un amour avec un printemps ? Et la caresse de cet air printanier était si tendre, si enveloppante, que celle de mains masculines (fût-ce les siennes !) me paraissait grossière en comparaison. C’est dans ces dispositions que j’arrivais chez lui. La lumière de son bureau éclairait faiblement la petite chambre à coucher contiguë, et en entrant je vis son lit ouvert, que parfumait un lourd rameau d’orchidées penché au-dessus de ses draps. Et sur la table de chevet, près de son oreiller, des narcisses toutes jaunes, étonnamment jaunes et jeunes. Ce lit ouvert, ces orchidées, ces narcisses : pas besoin de nous étendre côte à côte ; debout dans la pénombre de cette chambre j’avais l’impression de me lever d’une nuit d’amour. Lui était assis à son petit bureau, et une fois de plus je fus frappée de l’aspect de son visage, un très vieux paysage grisâtre marqué par les intempéries. […].

9 heures du soir. Ma petite Marocaine à l’air grave, au cheveu noir, fixe mon jardin de fleurs, ou plutôt son regard animal et serein se perd au-delà, comme toujours. Les petits crocus jaunes, mauves et blancs pendent d’un air épuisé par-dessus le bord de leur bac improvisé, ils ont trop vécu depuis hier. Et vous, clochettes jaunes dans la transparence du cristal, comment vous appelez-vous au juste ? Un caprice printanier de S., qui les a achetées. Et hier soir il m’avait déjà apporté ce bouquet de tulipes. […]. Nous n’avons plus le droit de nous promener sur le Wandelweg, le moindre groupe de deux ou trois arbres a été rebaptisé « bois » et porte un écriteau : « Interdit aux Juifs ». On en voit fleurir partout de ces pancartes. Pourtant il reste bien assez de place où vivre dans la joie, faire de la musique ensemble et s’aimer.

Etty Hillesum – Une vie bouleversée (Journal suivi de Lettres de Westerbork)

Il restait en retrait de la lumière

sans répondre aux appels de ses amis étendus

sur l’herbe à batifoler tout en se chauffant les os

Une belle peinture, vous ne mettez pas la

tête dans sa toile, vous prenez du recul pour mieux la voir

et l’admirer

l’important n’est pas que les rayons se posent sur moi

mais sur ce que je contemple

Dit-il d’une bouche close

mais souriante, lœil vif

dans lequel on devinait la main du peintre à l’ouvrage

peignant pour sa mémoire où ruissellera

ce qui nourrit son homme

Dans son complet gris

Un foulard en soie assorti à son complet gris est amplement noué autour de son cou dont il a laissé apparaître la gorge. Modeste mais élégant, il est frêle, semble fragile et précieux comme une vieille porcelaine. De vaillantes rides sillonnent son visage un peu pâle, des rides qui, si vous les écoutez peuvent à la manière d’un conte vous transporter vers de lointaines contrées. Deux petites pupilles brillantes d’un gris vert révèlent un esprit curieux et attentif, elles vont et viennent, traversent la vitre du métro sur laquelle son épaule repose puis se posent sur les voyageurs. Les miennes ne sont pas plus originales, assise en face de lui, je fais de même puisque dans ces transports où même la lumière du jour nous est retirée, j’ai deux types de lectures: les visages ou les livres. Nous papillonnons d’une figure à l’autre mais aucune ne semble vouloir s’envoler, elles semblent toutes être happées par une voix venue d’ailleurs, une voix certainement très importante puisqu’elles ne la quittent pas des yeux, ni des mains… Les petites branches où nous nous posons sont bien vulnérables. Avant de descendre, je le regarde une dernière fois pour lui laisser un mot. C’est hâtif mais suffisant. Suffisant pour vous habiter longtemps. Le métro, qui peu à peu se vidait allait arriver à destination. Ce monsieur avait presque parcouru toute la ligne. Alors, j’ai pensé à la solitude, la solitude qu’on ne voit plus dans la foule, qu’on croît ne pas être puisque nous sommes là, les uns collés aux autres. Il y a le bruit, les corps, les voix, le temps qui dans son grand vacarme se fait oublier. Alors, j’ai soudainement pensé que peut-être ce petit monsieur ne descendrait pas, qu’être là était un moyen comme un autre d’avoir de la compagnie, d’être immergé dans un grand cœur battant. Des semaines plus tard, ce bout de vie en complet gris me revient comme un parfum aux fragrances rares, douces et nostalgiques. Combien vont, errent, invisibles (on ne fait attention qu’à ceux qui s’affairent en tout sens et qui pourtant brassent de l’air) sans but précis apparent, si ce n’est le plus grand: marcher en regardant le temps qui passe droit dans les yeux. Combien sont des balises en bord de route prêtes à dire silencieusement « nous pouvons nous heurter, ralentis ».

Et cette vieille dame hier qui n’arrivait pas à descendre du bus, arrêté trop loin du trottoir et que l’on tardait à aider. Pourquoi la vieillesse paraît être une terre étrangère où nous n’irons pas ? Pourquoi tracer une telle frontière qui fera notre propre mal ?

Journal d’un manœuvre – Thierry Metz

27 juillet. – Le lundi est une eau froide, une pluie glacée. On s’y risque à petits pas comme des oiseaux traversant une flaque, en sautillant. Nos gestes, encore engourdis, ne déplacent pas plus d’une brindille à la fois. Le dormeur nous a laissés partir ce matin, après l’envoûtement qui n’était pas qu’un rêve. Comment prolonger ici ce qu’il nous disait dans sa sieste ? ici où tout est fixé d’avance, où ce qu’on voit a toujours le dernier mot, ne s’inspire que d’un regard immédiat ? Comment faire pour que surgisse à hauteur de ce regard la main ensemencée du dormeur ? On travaille, quelque chose avance : c’est le but. Est-ce le seul ? Faut-il qu’un langage s’isole de tout ça, s’absente, pour en parler ? Peut-être. Le manoeuvre ne fait que ça du lundi au vendredi.

Journal d’un manœuvre, Thierry Metz

Les mains flâneuses