Sur la photographie, Susan Sontag

L’ultime raison du besoin de tout photographier réside dans la logique même de la consommation. Consommer c’est brûler, épuiser, et donc avoir besoin de refaire le plein. En même temps que nous fabriquons et consommoms d’avantage d’images, nous ressentons le besoin d’en avoir encore plus. Mais les images ne sont pas un trésor dont on ne pourrait s’emparer qu’au prix d’une mise à sac du monde: elles sont précisément ce qui est à notre disposition où que tombe notre regard. La possession d’un appareil photo peut nous inspirer quelque chose d’assez voisin du désir, elle ne peut pas connaitre de satisfaction: d’abord, parce que les possibilités de la photographie sont sans fin et ensuite parce qu’il s’agit d’une entreprise autodestructice. Les tentatives des photographes pour redonner du tonus à un sentiment appauvri de la réalite ne font que l’appauvrir davantage. Notre sentiment oppressant de la mutabilité de toute chose s’est exacerbé depuis que les appareils photo nous ont donné le moyen de “fixer” l’instant fugitif. Nous consommoms des images sur un rythme sans cesse accéléré et, comme Balzac soupçonnait l’appareil d’épuiser les couches corporelles, les images consomment la réalité. L’appareil photo est à la fois l’antidote et le mal, un moyen de s’approprier le réel tout en le rendant caduc. Les pouvoirs de la photographie ont bel et bien détruit la dimenssion platonicienne de notre compréhenssion de la réalité, rendant de moins en moins plausible la réflexion sur notre expérience en termes d’oppositions entre image et chose, copie et original.

Sur la photographie, Susan Sontag

Le membre fantôme

Tandis que le chêne endolori

Exhibe sa large plaie

Je pense, le regard appuyé

Contre sa blessure muette

Son creux, le nôtre charnel

À l’amputation de l’artiste

Qui ne cesse de redessiner sa

Jambe absente, caressant

Avec autant de douleur

Que de plaisir

Le membre Fantôme

Une perte

Le contour du vide

L’âme nomade

J’ai l’âme nomade

Disputée par les pôles

Elle va, la bouche béante

De solitudes en transes

Des coeurs, de neiges en

Déserts brûlants, avec des veines

Bleues touareg qui lui procurent

Toutes sortes d’alcools

Elle n’a d’autres pains que ses désirs

Transporte sur son dos sa yourte

De clairs et d’obscurs

Elle improvise au jour le jour

Sa danse, invente ses oasis

La nuit dit-on, elle brame

Dans des orgies de vents

Fêtant Bacchus et Diane

On dit aussi qu’elle va nue

Sans principes

Ou s’habille de terre

Les seins sales et moqueurs

Pour que s’outrent et fuient

Les biens-pensants

L’âme nomade ne sait rien

De ce qui l’attend

Elle va

Sans apprivoiser sa marche

Chutes

Après

Envols

Elle fait l’amour aux vents

Saveurs de juin

En cet après-midi de juin

La cerise noire répand son jus

Sur les langues, les doigts, les lèvres

Gourmandes, le vent désiré empoigne

Les corps et de ses mains indiscrètes

Sculpte, cuisses, seins, ventres

Des femmes trahies par de amples habits

Seules la brise et la sueur dégoulinant

Sur nos chairs nous habillent, et pour peu que l’amour

S’en mêle, on se laisserait renverser par le soleil

Le cou tendu comme un désert interdit

écoulement

J’ai coulé le long du temps en marches langoureuses, divagant j’ai

Ouvert les cuisses au vent pour qu’il m’ensemence

De sa tendre insolence et de sa précieuse déraison

Le sang m’est monté à la tête, l’esprit noyé dans son alcool

S’est mis à danser sans dieu ni maître j’ai, coulé le long du temps

Dans le sublime élan de l’œil qui s’emmêle à l’aile, à la longue

Chevelure d’un saule, au cri d’une mouette rieuse, soûl mon œil

Qui s’enroule à la vague lointaine, se frotte à la terre et qui sent

Le fumier, le pétrichor à l’arrivée d’une pluie soudaine, soûl mon œil

Qui sombre en étreintes, ne met plus d’ordre dans la pensée

Et parle le langage éperdu des sensations

Il n’a d’autre but que de se vêtir d’ici et de maintenant

Si précaire soit-il, pour sûr il peut y faire son lit

Là est le seul pouvoir qu’il implore, l‘unique richesse qui lui sied

Quand finira la nuit?

S’il suffisait comme cette plante

De se gorger d’eau et de lumière

Puis d’attendre

Mais la nuit, qui rampe et vous assiège

Répand son écho assourdissant

Une sentinelle fait les cent pas

Quand les veines atrophient

Étranglent

Les sources bouillonnantes de désirs

Utopie n’est pas qu’un mot

N’est pas chimère, ni illusion

Avez-vous une fois tenu l’amour dans vos poitrines?

Un monde sans amour, c’est l’enfer

Il n’y aura d’utopie sans colère, sans délivrance

Une sentinelle fait les cents pas

 

Quand finira la nuit?

 

Les Sonnets à Orphée, Rainer Maria Rilke

Ô vous, si tendres, cheminant parfois

parmi le souffle qui ne vous est rien,

laissez qu’il se divise sur vos joues;

après vous, il frémit, puis se rejoint.

Ô vous les bienheureux, ô vous les saufs

qui semblez le commencement du coeur,

votre sourire, arc et but de la flèche,

a plus d’éclat éternel dans les pleurs.

Souffrir, ne le redoutez point: rendez

ce poids à la terrestre pesanteur.

Lourdes sont les montagnes, lourdes les mers,

et les arbres plantés quand vous étiez petits

sont devenus depuis longtemps trop lourds

pour que vous les portiez. Mais l’air… mais les

espaces…

Les Sonnets à Orphée, Rainer Maria Rilke

Le ciel chevillé au corps

Aller, au rythme désiré, langoureusement frotter sa tête contre une odeur, un chant, une couleur, c’est sensuel la marche. Pianissimo faire corps avec ce que l’on traverse. Accélération, décélération. Hâter la pénétration. Le corps brise devient tempête. Coït ininterrompu. C’est charnel la marche. La sueur coule, la peau colle, la poitrine avec peine se soulève et manque de percer le vêtement qui se mouille toujours plus. La température augmente, c’est un peu ivre que l’on avance. Mais on avance. D’ailleurs, la jouissance est là, on se sent avancer, incorporé au temps. Mon pied, dans sa chute, son envolée, c’est mon front qu’il entraîne, mes tempes qui touchent le sol, c’est mon oeil qui ralentit le pas, mes hanches, mes seins qui s’articulent aux orteils. On trébuche, on bute contre un obstacle, contre soi-même. Les doigts brûlent de froid, le chaud oppresse la nuque. La douleur se mêle à l’ivresse. Et l’on prend le temps à bras le corps. Le corps s’éprouve, s’épuise. C’est organique, orgasmique. Un poids, celui d’un atome, une branche, une pierre, une vague et des nuages sur les épaules.

Je marche donc je panse.

Je marche et j’étreins chaque parcelle de temps, de terre, de chair, en salivant.

J’ai le ciel chevillé au corps.

C’est charnel la marche.

C’est charnel.

Deux poèmes

Cueillir au jour
Dans sa fente
Sereine ou rageuse
La fleur poétique
Recluse et Indocile
La déposer sur une feuille
Avec un peu d’encre
Laisser sécher
Et émaner
L’insaisissable
Ce qui résiste au Temps

* * *

Sur la pointe de la lettre
Se hisser, pour repousser un ciel cafardeux
Entre deux nuages, glisser mon radeau
Où maux et désirs se conjuguent
Mettre le cap
Vers l’irradiante attente

Qu’il soit triste, si ça peut le rendre heureux!

Qu’il embrasse la douleur puisqu’elle seule sait le rendre vivant, enfanter son art. Ne lui parle pas de regret, il dit que regret rime avec amour. Comme l’aube qui s’évanouit, l’œil souriant devient nostalgique. Comme sa main, qu’il cherche encore parfois dans le parfum du sentier où ils allaient. Non pas qu’il voudrait la tenir, mais, c’est son ombre qu’il cherche.

Ne regretterons-nous pas de vivre?

Qu’il soit triste, si ça peut le rendre heureux!

Travaux, Georges Navel

« Il m’appaissait que l’ennui m’avait partout rejoint dans des conditions diverses d’existence, dans les usines et sur les chantiers, avec ou sans Anna, et que partout où j’irais, ce n’était pas la peine de fuir, il me suivrait dans l’activité au travail ou dans les loisirs forcés; que l’ennui, l’état de sécheresse intérieure, encore plus que la faim, est le vrai mal des hommes; qu’au travail, sauf dans les durs métiers du feu, la souffrance n’est pas la douleur musculaire, mais l’ennui; que des milliers d’hommes, dans le travail moderne, robots de la série et de la chaîne, s’ennuyaient avec plus ou moins de patience. L’ennui partout, à moins d’être amoureux, philosophe, savant, artiste, homme d’action ou d’affaires, paysan passionné de sa terre et de ses sous. L’ennui partout sauf là où les hommes s’animent d’intentions généreuses, ont un but commun. Je pensais à la Russie, à ce grand dégel paysan. L’homme retouchait à son argile et allongeait sa stature. Elle ne le gênerait pas pour marcher. Ces fils de paysans dévoraient tous les livres. Devant eux la vie s’ouvrait. On les retrouvait médecins, ingénieurs, explorateurs, chefs d’industrie. De la prison de classe, qui n’est peut-être pas la seule prison de l’homme, j’avais bien palpé les murs pour connaître l’absence d’issue. »

Travaux, Georges Navel, 1945

Passant, passeur

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Passant, passeur, Dieppe, Argentique, 2020

Mon ombre caresse

La roche, un vol

Dans le ciel

Ce n’est rien qu’une danse

Une chevauchée

Les mots, au loin

Devant nos bouches

Béantes

Leur mer de ciel

Les mots

D’avant nos mains

Leur ressac de désirs

De doutes, d’hésitations

Ce n’est rien qu’une danse

Une chevauchée

L’horizon dans ma paume

Sur ta joue

Être passant, passeur

D’errances en errances

Ce n’est rien qu’une danse

Une chevauchée

À sa guise

Tout comme la solitude ne se ressent qu’en présence des autres

L’ennui naît de la lassitude des divertissements dont ils se gavent

Et l’on se détourne de l’invariable cirque des nécessiteux

Ces élus de l’illusion, tranquilles et conformes aux cercueils

Qu’on leur a fabriqué, ils broutent en silence l’herbe que leur tend

La discrète faucheuse qui se raille de leur méprise

Et la vie plus loin dans l’ombre étreint dans une danse lucide

L’Homme qui ne craint pas sa propre compagnie

Chair contre chair folles à lier, sans fioriture, sans bruit

Dans le beau drame des mots qui manquent, leur place n’est pas vide

Leur place n’est pas vide, on y danse autour puis l’on part encore

Se blottir contre les orties, porter le sang à sa bouche et sentir

La plante croître au bout des doigts, de la langue, des yeux,

De la moelle quand le lierre vous caresse ou vous enserre la gorge

Chair contre poussières l’on chérit son mal debout et fière

Si mal il y a, sourire

De ne s’être fabriqué aucun bonheur, d’avoir juste emprunté un ciel

Où poser sa tête, un ciel de traîne, tendre ou intranquille, de braise,

D’océan ou de fureur

À sa guise

Salutaire vagabondage

766677
Passer, Vercors, Argentique, 2020

Une journée, aussi

Fulgurante qu’une vie

L’aube de tous les possibles

Le crépuscule de l’inachevé

Passer

M’entendre marcher, souvent

Rêver dans un bain de ciel

Des vagues de vent

Me dissoudre en chemin

Dans le bruissement des feuilles

La résonance de l’aile

Le clapot d’ombre et de lumière

Le corps qui verdoie

Pendant que le gravier qui crépite

Sous mes pas, me dicte de marcher

Marcher encore, le soleil m’a hissée haut

Dans un salutaire vagabondage

De louanges en combats

Poète

Toi qui loue la nature, ne lui fais pas tant de courbettes

Entends comme elle se rit de toi qui ne la vois qu’à moitié

Évertue-toi à l’imiter

La nature n’est ni soumise, servile ou docile

Prends la mer, vois qu’elle ne se plie à aucune volonté

Poète

Ne te confonds plus en caresses et flatteries

Incarne ta plume, brandis le poème qui lui ressemble

Qui bouscule, rugit, brûle, déferle mais enfin

Quand il s’agira de la défendre, ne sois pas lâche, sois lui fidèle

Lève-toi

Car les belles œuvres n’écrivent pas l’Histoire

Le café coule

Le café coule

Exhalant un parfum

Voluptueux, envoûtant, voyageur

Les murs s’en imbibent

Je les vois même suer

La caresse est chaude et légère

Dans l’épaisseur du silence

Le temps se dilate

J’attends

 

Tout prend sens

Me voilà témoin de confus bavardages

Le tabouret m’hèle

Le phono sanglote

Et les fleurs séchées semblent

Être lourdes de reproches!

Et moi, dans ce silence

Impossible de me planquer

À l’intérieur, c’est un grand boucan

Qui se réjouit enfin d’être entendu

Tous exigent de l’attention

Un peu d’amour

 

Alors j’écoute

Après tout,

Le café coule

Les mains flâneuses