« Lorsque je me tiens devant toi et que je voudrais te regarder, te parler… » – « Il la saisit et l’attire, l’attirant hors de sa présence. » – « Lorsque je m’approche, immobile, mon pas lié à ton pas, calme, précipité… » – « Elle se renverse contre lui, se retenant se laissant aller. » – « Lorsque tu vas en avant, me frayant un chemin vers toi… » – « Elle glisse, se soulevant en celle qu’il touche. » – « Lorsque nous allons et venons par la chambre et que nous regardons un instant… » – « Elle se retient en elle, retirée hors d’elle, attendant que ce qui est arrivé arrive. » – « Lorsque nous nous éloignons l’un de l’autre, et aussi de nous-mêmes, et ainsi nous rapprochons, mais loin de nous… » – «  »C’est le va-et-vient de l’attente: son arrêt. » – « Lorsque nous nous souvenons et que nous oublions, réunis: séparés… » – « C’est l’immobilité de l’attente, plus mouvante que tout mouvant. » – « Mais lorsque tu dis « viens » et que je viens dans ce lieu de l’attrait… » – « Elle tombe, donnée au dehors, les yeux tranquillement ouverts. » – « Lorsque tu te retournes et me fais signe… » – « Elle se détourne et de tout visible et de tout invisible. » – « Se renversant et se montrant. » – « Face à face en ce calme détour. » – « Non pas ici où elle est et ici où il est, mais entre eux. » – « Entre eux, comme ce lieu avec son grand air fixe, la retenue des choses en leur état latent. »

 

L’attente l’oubli, Maurice Blanchot

 

Pittoresque

La porte était entrouverte, mon regard se hasarda. Un vieux monsieur me fit entrer. Du bois, ici et là qu’il travaillait sous toutes les formes. J’avançais pas à pas et derrière les morceaux suspendus fus surprise par une merveille: une cuisine pittoresque.

De ses murs émanait une telle chaleur, à rendre jaloux tous les grands intérieurs!

Entre cuir et velours

Entre cuir et velours

J’oscille

Mon amour

De morsures en doux baisers

Le rouge coule

Le rouge brûle

Le rouge lie

Vacillent

Nos corps endoloris

À dame lune de nous dire

Quelle parure sera choisie

Une rose

La tubéreuse

Un peu sage

Un peu folle

Et tu tentes encore

De puiser dans mon regard

Quel vent agite mon sang

 

Entre cuir et velours

On chavire

Au nom d’un amour

Peindre est une danse

Peindre est une danse

 

Sous le trait brute et courbé,

N’y vois-tu pas un mouvement de hanche?

 

À travers le jaune ocre

Chaud et danse

Sens suinter la chair

Au suprême effort du poignet

Et dans le rouge entêtant

De l’horizon voilé

Hume un bois de santal

Brûlant

Touche de tes pupilles dilatées

Le souffle haletant

Du créateur et de sa créature

Unifiés

 

 

En bleu indigo

Pénétrant et insondable,

Le regard perçant

De la toile fiévreuse

 

Pris au piège

Laisse frémir ton corps

 

Tu es la danse incarnée.

Les sphinx, Grisélidis Réal

Genève, vendredi 5 juillet 2002.

Cher Jean-Luc Hennig,

Les gens sont des mauviettes, ils ont du jus de navet dans les veines! Personne, à part quelques Artistes boucanés et tannés, n’ose regarder la vie et la mort en face! Non, il faut se voiler, s’entourer de gaze, de charpie, de bande Velpeau pour les protéger, anesthésier leurs charpentes fragiles et leurs intellects anémiques!

Dites à quelqu’un en le regardant dans les yeux, ou même au téléphone, « j’ai le cancer », et ce sont aussitôt des exclamations à demi feutrées , des glissements de voix, des cris étouffés: « Quelle horreur! » « Vous me faites de la peine! » « Oh quel malheur! « Gardez bien le moral, surtout! » « Courage » « Tenez bon! » « Soignez-vous! » « Espérez! » Enfin quoi, il faut mettre trois paires de gants pour leur annoncer la nouvelle, qu’ils ne s’écroulent pas devant vous. On pleure sur mes poèmes, parait-il. C’en est trop. Un peu de punch, bordel, ayez plus de classe! Moi je m’en contrefous, je danse déjà sur mon futur cercueil, et surtout qu’on ne vienne pas larmoyer et surtout, mais alors surtout pas faire de prières sur mes restes!!

Tout est bon à prendre dans cette chienne d’existence, y compris le pire, et non le meilleur, illusion fugace.

Tenez, en ce moment même où je vous écris (il est passé neuf heures du matin), je m’apprête à prendre mon petit déjeuner, tout en vous écrivant, et rédigeant en même temps un horrible poème. Celui-là, il faudra s’accrocher pour le lire. Il s’intitule « Festin ». Je vous laisse deviner lequel. (Celui de nos carcasses pardi!!)

Bon, je vais me verser une tasse de thé au jasmin, et me beurrer une tartine, recouverte ensuite d’un fromage typiquement suisse, de l’ « Emmentaler doux » (c’est moins cher, et aussi moins bon évidemment que le gruyère fort).

J’économise, pour me venger, en me payant toutes sortes de choses de luxe et délectables: de magnifiques pots de fleurs sur mes fenêtres (j’adore les fleurs) et des livres, encore des livres, je suis folle de lecture comme toujours. À la clinique, j’ai lu d’une traite (je vous laisse une minute, j’ai faim), donc j’ai lu sans en sauter une ligne le livre bouleversant d’Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, lu également, de Jorge Semprun, Le Mort qu’il faut (cela se passe à Buchenwald où il a « séjourné »), lu aussi à l’hôpital de Genève, Seznec: le bagne, par son petit-fils qui se bat toujours pour la réhabilitation de son grand-père, innocent, qui a « fait » vingt ans à Cayenne, cet Enfer. Vous savez, après avoir lu ce genre de récits, nos petites misères, à côté, c’est du sirop de framboise.

Les sphinx, Grisélidis Réal

Sous un soleil d’hiver en République Tchèque

Vltava

Elle s’est dévêtue sous un ciel d’hiver et m’a montré sa plus belle peau sur laquelle dansaient, rayons de soleil et flocons de neige. Romantique, précieuse, ornée de douces couleurs, Prague portait en son cœur un bijou qui illumine chaque jour mes souvenirs: la Vltava.
Bedřich Smetana réussit dans le dessein tracé par les notes, à faire couler dans mon sang la beauté tchèque qui me tourmente, à faire palpiter mon cœur d’émerveillement et offrir à mon regard, loin de la ville dont je reste séduite, toute la beauté de son paysage dans une dimension poétique ineffable.

Derrière les barbelés…

Je me souviens d’enfants tentant de l’interpeller en tapant sur la vitre, heureux de découvrir « la bête », ils cherchaient son regard, une reconnaissance. Je me rappelle son visage triste, impuissant et dont le seul pouvoir était de détourner les yeux, faisant entendre qu’il ne serait pas complice de ce spectacle. Et finalement, de rencontre il n’y eu pas. Il fut un temps où l’on mettait des Hommes en cage afin d’exhiber leur étrangeté, qui pouvait se traduire par une couleur de peau différente. À quand ce temps où les êtres vivants qui continuent d’être exposés dans des zoos ou des cirques, ne seront plus des choses captives du plaisir sadique des Hommes  -espèce parmi tant d’autres-  de nos sociétés?

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Marine Giangregorio